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Chronologie
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André Le Vot
1853
Naissance du père, Edward Fitzgerald, de souche irlandaise, dans une ferme près de Rockville, dans le Maryland fondé en 1632 par les catholiques, territoire charnière entre le Nord et le Sud, mais fidèle à l’esprit de la Confédération sudiste. Enfant, il vivra intensément certains épisodes de la guerre de Sécession dont ses récits enchanteront le jeune Scott. Celui-ci, comme son père, se considérera toujours comme l’héritier des valeurs culturelles de cette terre historique.
1860
Naissance de Mary McQuillan, à St. Paul, Minnesota, qui épousera Edward Fitzgerald en 1890. Son père, Philip McQuillan, est un émigré irlandais qui amasse une fortune considérable à St. Paul à l’époque de la guerre de Sécession. Il incarne, aux yeux de Scott, le rêve américain de la réussite. L’imagination de l’écrivain sera divisée entre les pôles de sa double origine, les McQuillan du Minnesota et les Fitzgerald du Maryland.
1896
Naissance le 24 septembre, 481 Laurel Avenue, à St. Paul, Minnesota, de Francis Scott Key Fitzgerald. Les trois prénoms lui sont donnés en hommage à Francis Scott Key, un lointain parent qui, en 1814, pendant le siège de Baltimore par les Anglais, écrivit les paroles de la Bannière étoilée qui allait devenir l’hymne national américain.
La même année naissent Buster Keaton, Lilian Gish, Legs Diamond et John Dos Passos.
Et aussi, à quelques mois près, l’avion, le ragtime, la grande presse, le cinéma. Première d’Ubu Roi.
1898
Edward Fizgerald, qui passe pour l’incarnation de l’élégance et de la courtoisie sudistes, est peu doué pour les affaires. Après la faillite de sa modeste fabrique de meubles d’osier, il est employé à Buffalo par la firme Procter & Gamble.
1908
Après des pérégrinations qui mènent la famille de Buffalo à Syracuse, Edward Fizgerald perd son emploi. C’est un événement qui marque profondément son fils. La famille retourne à St. Paul où elle subsistera grâce à l’héritage du grand-père McQuillan. L’année suivante Scott publie sa première nouvelle dans le périodique de son école.
1911
Il écrit sa première pièce de théâtre. Il est envoyé en septembre à la Newman School, une école catholique du New Jersey qui prépare à l’université; l’année suivante il y tombera sous le charme du père Sigourney Fay, un prêtre influent qui l’encouragera à écrire et le lancera dans le monde.
Chaque été, Scott fait jouer à St. Paul une pièce de théâtre par une troupe d’amateurs.
1913
Il est admis de justesse le jour de ses dix-sept ans, en trichant un peu, à l’université de Princeton.Il s’y liera avec des condisciples un peu plus âgés, et considérablement plus cultivés, John Peale Bishop et Edmund Wilson, qui deviendront ses mentors. Doit renoncer très vite à son ambition de devenir une figure du football universitaire.
1914
Pendant les vacances de Noël fait la connaissance de Ginevra King à St. Paul. Riche, belle et inconstante, elle deviendra l’archétype des golden girls qui se succéderont dans son œuvre, inspirant en particulier les cycles de nouvelles relatifs à Basil et à Joséphine.
Etudes sélectives et distraites : néglige ses cours pour collaborer à des revues estudiantines et écrire des comédies musicales pour le Triangle Club (Fie! Fie! Fifi). Collabore à la revue universitaire Nassau Literary Magazine dès 1915.
S’investit fiévreusement dans les activités para-universitaires, briguant les honneurs traditionnellement attachés aux dirigeants des clubs. Tout cela est narré avec brio dans son premier roman.
Seul un professeur de littérature, Christian Gauss, réussit à éveiller son intérêt en dernière année.
1917
En avril les Etats-Unis déclarent la guerre à l’Allemagne. Fitzgerald a dû redoubler sa troisième année et quitte l’université sans diplôme en septembre pour s’engager dans l’armée. En octobre il reçoit son brevet de sous-lieutenant d’infanterie et le mois suivant est affecté au camp d’entraînement de Fort Leavenworth dans le Kansas. II passe l’hiver à rédiger un roman plus ou moins autobiographique, l’Egotiste romantique, qu’il fait lire au père Fay.
1918
Au printemps il est transféré en Georgie, puis en juin au camp Sheridan dans l’Alabama, près de Montgomery. Un mois plus tard il fera la connaissance de Zelda Sayre, la cadette d’une famille de cinq enfants, issue d’une bourgeoisie respectable, mais modeste (le père est juge). Coquette et inconstante, elle vient de terminer ses études secondaires, est férue de danse et a tout juste 18 ans. Des héroines de Fitzgerald, elle ne partage pas le prestigieux statut social; seuls ses traits de caractère, son charme et sa vivacité feront d’elle le personnage fitzgéraldien par excellence, que le talent de l’écrivain transformera en archétype de la femme américaine de l’après-guerre.
Ce n’est toutefois que deux mois plus tard, le 7 septembre, que selon son journal, Scott tombe amoureux de Zelda. Entre-temps Scribners refuse l’Egotiste romantique.
En novembre il part pour Long Island, en instance d’embarquement pour la France mais l’armistice met fin à ses rêves de gloire sur le champ de bataille.
1919
Démobilisé en février, il trouve un emploi à New-York dans une agence de publicité à 90 dollars par mois; il subsiste pauvrement, écrivant sans relâche dans l’espoir de vivre de sa plume. Il retourne au printemps à Montgomery : fiançailles tumultueuses avec Zelda. Quand survient la rupture, en juin, il quitte son emploi, s’enivre et, la Prohibition entrant en vigueur, retourne chez ses parents à St. Paul où il passe l’été à réécrire son roman.
Celui-ci, sous le titre L’Envers du Paradis est accepté par Scribner en septembre, grâce à Maxwell Perkins qui restera son conseiller et son interlocuteur privilégié jusqu’à la fin. En novembre il vend sa première nouvelle pour 400 dollars au prestigieux Saturday Evening Post (SEP) qui, pendant quinze ans, va devenir sa source principale de revenus. Voyage à Montgomery.
1920
Pendant l’hiver publie quatre nouvelles dans une revue littéraire, le Smart Set, qui paie mal, et cinq au début du printemps dans le SEP, qui paie dix fois plus. Après un séjour d’un mois à New-Orleans où il corrige ses épreuves et commence un second roman, il renoue ses fiançailles avec Zelda.
II offre à la Belle d’Alabama un bracelet-montre en platine et diamants avec le produit d’une nouvelle écrite en une journée.
L’Envers du Paradis est publié fin mars et il épouse Zelda le 3 avril. Lune de miel au Biltmore.
Avec le succès et la prospérité (les droits d’auteur dépasseront 18000 dollars cette année-là, dont un tiers seulement au titre du roman), le couple devient célèbre pour ses excentricités. Fitzgerald est chassé de son club à Princeton où, ivre avec Bishop et Wilson, il a provoqué un scandale.
Les Fitzgerald louent une villa pour l’été dans le Connecticut dans l’espoir d’échapper à la fièvre new-yorkaise. C’est ici que se place l’épisode de la randonnée de 2000 km dans une Marmon d’occasion jusqu’à Montgomery (" la Ballade du rossignol ").
Publication en septembre d’un premier recueil, Flappers et philosophes; après chaque roman, un choix de nouvelles sera désormais publié pendant l’automne suivant. En octobre les Fitzgerald prennent leurs quartiers d’hiver à New -York, près de Central Park.
1921
Le 3 mai, Zelda enceinte, ils s’embarquent pour Southampton. Angleterre, France, Italie. Résume l’impression générale dans une lettre à Wilson : "Au diable le continent européen, il n’a d’intérêt que pour les antiquaires" Retour en juillet, visite aux Sayre en Alabama, puis départ pour le Minnesota natal où les Fitzgerald louent une maison au bord du lac White Bear dans les environs de St. Paul.
C’est là que naît leur fille, Scottie, en octobre. Ils passent l’hiver en ville, puis prennent pension pour l’été au White Bear Yacht Club.
1922
Le deuxième roman, Les Heureux et les damnés, qui a paru en feuilleton depuis septembre, est publié en mars. Le recueil, Les Enfants du jazz, suivra en automne. Puis est mise en chantier une pièce de théâtre, Le Légume, comédie fantastique agrémentée d’une satire politique ubuesque, qui sera remaniée plusieurs fois. Ils retournent dans l’est en septembre, y rencontrent Dos Passos et, à la mi-octobre, louent une demeure sur la côte nord de Long Island, au 6 Gateway Drive à Great Neck, à une vingtaine de kilomètres de New -York. Le décor est planté pour Gatsby le magnifique. Ring Lardner, maître de l’humour noir et alcoolique convaincu, vit à proximité; il se prend d’amitié pour Scott qui rassemble ses nouvelles et les fait publier par Scribner.
Cette année-là Fitzgerald commence à tenir son Registre, précieuse chronique autobiographique.
1923
Le Légume est publié en avril; la première a lieu en novembre à Atlantic City : c’est un four retentissant. Fitzgerald s’est considérablement endetté et, avant de partir en Europe pour "économiser" il passe l’hiver à écrire onze nouvelles afin de rembourser les sommes avancées par son éditeur. "J’ai vraiment travaillé de façon infernale et je n’ai écrit que de la camelote, mais cela a failli me briser le cœur et démolir ma santé de fer."
1924 -1925
3 mai : embarquement pour la France le jour anniversaire de leur première traversée. Court séjour à Paris où Scott rencontre Bishop qui vit en France depuis 1922, après son mariage avec une riche héritière. Les Fitzgerald font sans doute à ce moment la connaissance d’un couple d’expatriés américains, Sarah et Gerald Murphy, qui vivent au 23 quai des Grands Augustins. Les Murphy leur conseillent de se rendre sur la Côte d’Azur où ils vont eux-mêmes passer un second été.
Après avoir été rebutés par Hyères et cherché en vain à louer la maison de leurs rêves les Fitzgerald trouvent près de Saint-Raphaël une belle villa claire, située dans un grand jardin sur une colline dominant la ville. C’était exactement ce qu’on avait cherché jusqu’ici ". L’agence de location leur fournit le personnel; une nurse anglaise s’occupe de Scottie. Fitzgerald achète une six-chevaux Renault qui l’année suivante les conduira jusqu’à Rome et Naples.
Il écrit Gatsby pendant tout l’été à la Villa Marie, alors que Zelda s’éprend d’Edouard Jozan, un pilote de l’aéronavale. Profonde crise sentimentale, mais Fitzgerald ne se laisse pas détourner
de son œuvre. Il écrira plus tard : "j’avais arraché Gatsby le magnifique de mes entrailles dans un moment de détresse"
Ils fréquentent les Murphy; ceux-ci résident à l’Hôtel du Cap près d’Antibes pendant qu’ils font aménager une villa au pied du phare de la Garoupe.
Le manuscrit est envoyé à Perkins le 27 octobre. Mi-novembre, après une visite de Ring Lardner, départ de la famille pour Rome. lis y passent un hiver froid et pluvieux durant lequel ils tombent malades. Fitzgerald, qui déteste les Italiens, provoque un jour une rixe, est rossé par la police et passe la nuit au poste ("la chose la plus ignoble qui me soit arrivée"). L’épisode sera exploité dans son prochain roman.
Cependant Gatsby est revu et corrigé jusqu’en janvier. C’est ensuite Naples et Capri, où ils finissent l’hiver dans la boisson et les querelles. Zelda, toujours souffrante, commence à peindre et Scott envoie d’ultimes corrections alors que son livre est déjà sous presse. lis rejoignent Marseille par bateau et de là continuent en voiture jusqu’à Lyon où la Renault, endommagée durant la traversée, est laissée dans un garage.
Gatsby est publié le 10 avril 1925, une quinzaine de jours avant l’arrivée de Fitzgerald à Paris. A sa grande déception, les ventes sont médiocres et il ne connaît qu’un succès d’estime.
Après deux semaines à l’hôtel Florida, avenue Malesherbes, les Fitzgerald vont occuper jusqu’en mars 1926 un appartement meublé au cinquième sur cour du 14 rue de Tilsitt, près de l’Etoile.
Fitzgerald rencontre Hemingway au Dingo, un bar américain de la rue Delambre. II lui dit son admiration, l’encourage et le conseille. Les deux hommes se lient d’amitié; Ernest accompagne Scott jusqu’à Lyon pour récupérer la voiture. Il l’introduit auprès de Gertrude Stein et de Sylvia Beach. Mois d’août à Antibes, dans le voisinage des Murphy. Prennent alors forme quelques-uns des éléments d’un nouveau roman qui a pour cadre Le Cap d’Antibes et pour sujet la dégradation d’un jeune cinéaste, Francis Melarky. : au contact de riches Américains, il deviendra le meurtrier d’une mère trop possessive.
Hemingway et sa femme Hadley habitent au 118 rue Notre-Dame des Champs, à cinq minutes de la Closerie des Lilas : ils s’y retrouvent avec les Fitzgerald et des amis de passage, notamment Dorothy Parker ou Robert Benchley. Hemingway impressionne fortement les Murphy.
1926
Quelques semaines d’ennui hivernal à Salies-de-Béarn où Scott arbore un béret basque et Zelda fait une cure pour soigner une colite contractée à Rome.
En février succès à New -York de l’adaptation théâtrale de Gatsby. Fitzgerald vend aussi les droits cinématographiques. Au total 20 000 dollars qui lui permettent de rembourser ses dettes et de vivre plus d’un an sans écrire de nouvelles.
Au début mars, ils louent une villa à Juan-les-Pins, qu’ils quittent en juin (les Hemingway l’occupent un temps) pour une autre plus vaste, la Villa Saint-Louis, qui dispose d’une plage privée. Ils y resteront jusqu’à leur retour en Amérique à la fin de l’année.
Dès son arrivée sur la Côte, il écrit à Perkins : "Je suis plus heureux que je n’ai été depuis des années. C’est un de ces moments étranges, précieux et combien fugitifs quand tout semble bien aller dans la vie". Dans ce moment d’euphorie, il annonce à son agent que le quart du nouveau roman est écrit et qu’il sera fini au début de janvier. Les droits de parution en magazine sont vendus à Liberty pour 35 000 dollars. Le franc chute encore et pendant un temps le dollar se change à 36 F.
Ils vivent à proximité de la Villa America, la demeure des Murphy dont la terrasse et les jardins en pente figureront dans Tendre est la nuit. Ce décor, magique aux yeux de Fitzgerald, constituera le point d’ancrage de l’œuvre en chantier, aux conceptions fluctuantes, souvent délaissée puis reprise, qu’il mettra huit ans à achever.
En juin Hemingway revient d’Espagne avec la version finale de son premier roman Le Soleil se lève aussi, dont il avait envoyé une première mouture à Perkins. II fait lire son manuscrit à Scott qui rédige un long commentaire. Lors de la réception qu’offrent les Murphy pour fêter l’arrivée de Hemingway (les deux couples ont passé une partie de l’hiver à faire du ski en Autriche), Fitzgerald s’enivre et provoque un scandale. Désormais son attitude envers Murphy, comme envers Hemingway, oscillera entre l’admiration et la provocation.
L’état de santé de Zelda s’aggravant, le couple retourne à Paris vers la mi-juin pour une intervention chirurgicale. lis sont de retour au début de juillet.
Avec l’arrivée des estivants, les bonnes résolutions font place à la dissipation. Dans une lettre à Bishop, après avoir mentionné la liste des personnalités qui, attirées par les Murphy, hantent l’Hôtel du Parc et la plage de la Garoupe, il conclut : " C’est exactement l’endroit rêvé pour vivre à la dure et fuir le monde. "
D’une façon générale l’année est marquée par des excès et des querelles. Par son attitude provocatrice, Fitzgerald s’aliène les Murphy qui lui interdisent un temps l’accès de leur demeure. Au registre des profits et pertes, "année futile, honteuse, inutile, si ce n’est 30000 dollars en récompense du travail de 1924. Dégoûté de moi-même. Santé fichue. "
1927
En décembre les Fitzgerald s’embarquent à Gênes et passent Noël à Montgomery. Confiant Scottie aux grands-parents paternels qui vivent désormais à Washington, ils se rendent à Hollywood en janvier. Fitzgerald y travaille au scénario de Lipstick, pour United Artists. Deux rencontres importantes : une jeune actrice, Loïs Moran, et le producteur Irving Thalberg qui serviront respectivement de modèles à la Rosemary de Tendre est la nuit et au héros du Dernier Nabab. Quand ils repartent, jalouse de la jeune fille, Zelda jette du train la montre-bracelet de platine que Scott lui avait offerte avec ses premiers gains en 1920.
Pour éviter les tentations de New — York, le couple s’installe à la campagne dans une vaste demeure de style néo-classique, Ellerslie près de Wilmington sur les rives de la Delaware, entre Philadelphie et Baltimore. La proximité amène Fitzgerald à renouer avec Princeton où il s’intéresse aux tactiques de l’équipe de football. Parmi leurs visiteurs Loïs Moran, accompagnée de sa mère.
Zelda écrit quelques articles et des nouvelles qui paraissent, pour des raisons financières, sous la signature conjointe du couple. Elle se remet à la danse et prend des leçons à Philadelphie; elle recommence aussi à peindre. Bien qu’il ait promis de finir son roman en 1927, Fitzgerald doit écrire à nouveau des nouvelles pour éponger ses dettes, après plus d’un an d’interruption. La première, "I’Echelle de Jacob", est inspirée par Loïs Moran. Période de désarroi où, incapable de faire progresser son œuvre, il se trouve au bord de la dépression.
1928
Las d’Ellerslie et d’eux-mêmes, ils s’embarquent en avril pour la France où Zelda va s’inscrire au cours de Lubov Egorova, recommandée par les Murphy. Scott part avec l’intention d’achever son roman, mais le séjour devra être financé par une série de nouvelles plus ou moins autobiographiques, centrées sur son alter ego, un jeune garçon nommé Basil. la série de neuf nouvelles lui rapportera plus de trente mille dollars. Néanmoins il câble en juin à son agent que le roman sera terminé en août.
Ils louent un appartement au 58 rue de Vaugirard, face au Luxembourg où Scottie peut jouer avec les enfants des Murphy. Scott retrouve John Bishop dont il tente de faire accepter une longue nouvelle par Scribner.
Par l’entremise de Sylvia Beach il fait la connaissance d’André Chamson. Une vive amitié s’instaure entre les deux hommes; Scott fait publier par Scribner le dernier roman de Chamson. Le 27 juin, soirée mémorable chez Sylvia Beach avec les Joyce et les Chamson.
Retour aux Etats-Unis le 7 octobre. Fizgerald remet deux chapitres à Perkins et promet de lui en envoyer deux autres chaque mois, mais son éditeur ne recevra rien d’autre. Visite de Hemingway avec Pauline Pfeiffer, sa nouvelle épouse, à Ellerslie après le match de football Princeton-Yale; leur hôte s’enivre et perd connaissance devant eux.
1929
A l’expiration de leur bail, les Fitzgerald retournent en Europe. Ils débarquent à Gênes après une traversée difficile et passent le mois de mars à Nice. Début avril, ils occupent un appartement rue de Mézière, puis rue Palatine, près de Saint-Sulpice, dans le même quartier de la rive gauche que l’année précédente. Hemingway habite à proximité, 6 rue Férou, mais tient les Fitzgerald à distance. Il vient de terminer l’Adieu aux armes qui sera un grand succès. Quatre ans après leur première rencontre, c’est lui désormais qui est considéré comme l’écrivain d’avenir.
En juin les Fitzgerald quittent Paris pour la Côte d’Azur où ils louent pour trois mois une villa, Fleur des Bois, à Cannes, 12 boulevard Cazagnaire, et achètent leur deuxième Renault. Zelda continue obstinément à travailler et obtient quelques courts engagements à Nice et à Cannes.
Pour son roman, Fitzgerald abandonne l’idée du matricide (version Melarky); sa nouvelle, "la Traversée difficile" annonce le nouveau thème, les difficultés maritales du couple Kelly en Europe. Il écrit à Perkins dès son arrivée : "Je travaille nuit et jour au roman selon une nouvelle perspective qui, je le pense, va résoudre les difficultés que j’ai eues jusqu’ici."
C’est à Saint-Raphaël le 29 octobre, en quittant la Côte d’Azur, qu’il apprend le krach de Wall Street, qui va dégénérer en une crise économique sans précédent. N’ayant jamais possédé de titres et n’ayant jamais spéculé qu’avec son talent et sa santé, il n’est pas immédiatement concerné. il continuera à percevoir 4000 dollars par nouvelles.
Retour à Paris via les Cévennes et les châteaux de la Loire. Ils s’installent rive droite, 10 rue Pergolese, près du Bois de Boulogne. Entre les crises d’éthylisme et les querelles, tandis que Zelda danse avec acharnement, Scott tente vainement de faire progresser son roman. L’hiver, gâté par les excès, la maladie et le surmenage, est difficile.
1930
En février ils vont chercher en vain le repos en Algérie; ils effectuent pendant dix jours un périple organisé par la Compagnie Transatlantique. " Le voyage fut épouvantable "rapporte Zelda," à l’exception d’une demi-heure agréable passée avec Scott à Biskra". Au retour, Zelda, épuisée, veut continuer à danser. Elle subit une dépression nerveuse et doit être internée à la Malmaison en avril. Un mois plus tard, elle est transférée dans une clinique de Valmont, près de Montreux.
Fitzgerald écrit à cette époque : "la Suisse est un pays où fort peu d’histoires commencent, mais où beaucoup se terminent" Elle passera les quinze mois suivants aux Rives de Prangins, une clinique psychiatrique située près de Rolle, entre Genève et Lausanne. Elle y sera soignée pour schizophrénie; des crises d’eczéma la font terriblement souffrir. Cette situation sera exploitée dans Tendre est la nuit. Fitzgerald s’installe à Lausanne alors que Scottie poursuit sa scolarité à Paris, sous la tutelle de sa gouvernante. Il a une courte liaison avec Bijou O’Connor, fille d’un diplomate anglais, dont il laissera un portrait peu flatteur dans une nouvelle écrite en novembre, "l’Enfant de l’hôtel". La plupart des nouvelles de cette époque reflètent la précarité de sa situation et servent de chambres d’échos aux thèmes de Tendre est la nuit. Il rencontre Thomas Wolfe avec lequel il sympathise; discussions sur leurs approches littéraires, diamétralement opposées; il écrit à son propos des lettres pénétrantes à Perkins, leur éditeur commun. Son Registre résume ainsi l’année de ses 34 ans : "Un an à Lausanne. Attente. Des ténèbres à l’espoir".
1931
En janvier mort d’Edward Fitzgerald; son fils se rend seul aux obsèques à Rockville. En juillet, la santé de Zelda s’améliore; le couple passe deux semaines sur les bords du lac d’Annecy. Un peu plus tard, accompagnés de Scottie, ils rejoignent les Murphy au Tyrol où ceux-ci passent l’été; ils font avec eux un voyage jusqu’à Vienne. Signes prémonitoires de l’avènement du nazisme.
Deux mois plus tard Zelda quitte les Rives de Prangins. Retour à Montgomery en septembre; Scott fait un second séjour infructueux à Hollywood. Il travaille cinq semaines pour le producteur Irving Thalberg, mais son scénario n’est pas utilisé. Difficultés croissantes à placer sa production. Pendant son absence, Zelda écrit sept nouvelles et compose le plan d’un roman.
1932
En février, rechute de Zelda après la mort de son père. Elle est hospitalisée au service psychiatrique de l’hôpital Johns Hopkins à Baltimore. Elle y termine en mars le premier jet de son roman autobiographique qui évoque son aventure avec Jozan et ses ambitions de ballerine. Elle utilise certains des matériaux déjà élaborés par Scott. Grave différend entre les époux. En juin, installation de la famille dans la banlieue de Baltimore, à proximité de la clinique. La grande villa, "la Paix", appartient aux Turnbull dont le jeune fils, Andrew, deviendra le biographe de l’écrivain. Les Fitzgerald y resteront dix-huit mois, jusqu’en décembre 1933, alors que s’achève à étapes forcées la rédaction de Tendre est la nuit. Scott note dans son Registre : "Régression et progression. Zelda bien, pire, mieux Ecriture intense du roman commence". Il a mis en chantier une nouvelle version fondée sur la maladie mentale de Nicole Diver et le transfert entre le psychiatre et sa patiente. L’atmosphère des premiers chapitres, dans le cadre de la Côte d’Azur, reprend celle des autres versions.
Graves difficultés conjugales; Scott envisage le divorce. Zelda tente de se suicider. elle provoque un incendie à la Paix. Il n’interrompt pas son travail; le gin lui tient lieu de stimulant. Publication en octobre du roman autobiographique de Zelda, Accordez-moi cette valse; l’été suivant elle fera jouer une comédie, Scandalabra, par une troupe de Baltimore.
1933 -1934
Tendre est la nuit., le quatrième roman, est terminé dans des conditions dramatiques. Il est publié en avril 1934 après être resté neuf ans sur le métier. Fitzgerald, épuisé, fait deux séjours à Johns Hopkins — il en fera sept autres entre 1933 et 1937. Quelques-unes des toiles de Zelda sont exposées le même mois à New-York parmi lesquelles un portrait de Scott, le front ceint d’une couronne d’épines. Elle offrira deux tableaux à Gertrude Stein, de passage à Baltimore.
Echec commercial du roman qui ne se vendra qu’à 13000 exemplaires, alors que le pactole assuré par le Saturday Evening Post s’est tari avec la Dépression. Fitzgerald doit assumer les lourdes dépenses en traînées par l’hospitalisation de sa femme et les études de sa fille.
1935
Période de désespoir, débâcle morale, physique et financière. Dans son Registre il note en janvier : " Scottie malade. Travail et ennuis. Maladie et dettes Zelda semble moins bien ". En février, " Très malade, terribles dettes " et en mars " Zelda très mal à mon retour ". Il revient alors d’un séjour de quelques semaines à Tryon, en Caroline du Nord, où il est parti se soigner avec la résolution de s’abstenir d’alcool. Il y tisse des liens avec un groupe de résidents qui le réconfortent et l’assistent dans son projet, en particulier Lefty et Nora Flyn qui, par certains aspects, lui rappellent les Murphy.
Après la publication de son quatrième recueil de nouvelles, il retourne, souffrant d’une lésion pulmonaire, en Caroline où passe l’été dans les collines boisées d’Asheville à l’hôtel Grove Park. Tumultueuse liaison de six semaines avec une certaine Béatrice qui lui rappelle la Bijou O’Connor de Lausanne. Il revient à Baltimore en plus mauvaise condition qu’il n’est parti et loue un petit appartement qu’il partage avec sa fille, face à l’université Johns Hopkins. II exploite dans une série de nouvelles les conflits qui opposent l’adolescente de quatorze ans à son père.
"L’argent dresse à nouveau sa tête hideuse. Je m’habitue à la banqueroute et à la pauvreté".
1936
Séjours à Asheville où Zelda est hospitalisée en avril dans un autre établissement psychiatrique, le Highland Hospital; elle y mourra dans un incendie en 1948.
En mars il cesse de tenir son Registre. Publie dans Esquire une série de trois textes poignants, The Crack-Up (la Fêlure), qui rend compte de la crise. Remarques méprisantes de Hemingway (" ce pauvre Fitzgerald ") dans la nouvelle " les Neiges du Kilimandjaro ", parue en août dans le même magazine.
La part d’héritage laissée à la mort de sa mère, en septembre, lui permet de rembourser ses dettes les plus criantes.
Il continuera à donner à Esquire, qui les paie de 200 à 300 dollars, des évocations brèves, à consonances autobiographiques, telle " I’Après-midi d’un écrivain ", qui comptent parmi ses meilleurs textes. Ces nouvelles courtes, à caractère confidentiel, mettent fin à la manière des nouvelles plus conventionnelles écrites pour le Saturday Evening Post.
1937
Passe la première moitié de l’année à Tryon. En mars paraît la dernière nouvelle acceptée par le SEP. Ecrite l’été précédent, elle lui rapporte 2000 dollars, la moitié de ce qu’il obtenait cinq ans plus tôt.
Fortement endetté, il signe un avantageux contrat de six mois à 1000 dollars par semaine avec la MGM et se rend à Hollywood en juillet. Il y restera deux ans et 3 mois et demi, jusqu’à sa mort.
S’installe au Jardin d’Allah, sur le Sunset Boulevard, où il retrouve, parmi d’autres scénaristes, certains qu’il a connus en France, Dorothy Parker et Robert Benchley en particulier.
Visite éclair de Hemingway, reçu en héros, qui recueille des fonds en faveur des républicains espagnols; Fitzgerald reste dans l’ombre et ne peut se résoudre à le rencontrer. "Je parle avec l’autorité de l’échec. Ernest avec l’autorité du succès. Nous ne pourrons jamais plus nous asseoir à la même table".
Le 14 juillet il fait la connaissance d’une journaliste anglaise, Sheilah Graham, qui deviendra sa compagne.
De septembre à janvier 1938 il travaille au scénario de Trois Camarades, ulcéré de ne pas se voir adjoindre un autre scénariste; c’est pourtant le seul travail qui lui vaudra un " crédit et une citation au générique ". Son contrat est renouvelé pour un an avec un salaire de 1250 dollars par semaine.
Il retourne voir Zelda à Asheville à deux reprises, en septembre et en mars; il fait avec elle de courts séjours sur la côte Atlantique.
1938
En avril 38 il loue un bungalow sur la plage à Malibu; en septembre Scottie commence ses études universitaires à Vassar.
En octobre il emménage à Encino, dans l’arrière-pays, où il restera dix-huit mois.
En décembre la MGM ne renouvelle pas son contrat. Fitzgerald sera désormais un scénariste indépendant, employé à la semaine, voire à la journée. Echappant aux règles strictes de la MGM concernant la boisson, il plonge à nouveau dans l’alcoolisme.
1939
Il travaille brièvement à Autant en emporte le vent en février, puis se rend dans le New Hampshire pour participer au scénario de Winter Carnival mais, trop souvent en état d’ébriété, il est congédié. Après une semaine chez Paramount, un mois plus tard, son état de santé le contraint à se retirer au bout de quelques jours; il reste ensuite sans engagement pendant cinq mois. En avril, après des scènes orageuses avec Sheilah Graham, il part rejoindre Zelda et fait un dernier voyage avec elle à Cuba. II y est constamment ivre et doit être hospitalise à New -York au retour; Zelda rejoint seule Asheville par le train;. ils ne se reverront plus.
En août, il obtient un engagement d’une semaine pour Universal, un jour pour la Twentieth Century Fox, une autre semaine pour Samuel Goldwyn, puis se retrouve sans emploi pendant six mois.
En octobre, il met à profit ces loïsirs forcés et commence la composition de son dernier roman, Le Dernier Nabab, fondé sur son expérience hollywoodienne. Son héros, inspiré par Irving Thalberg, est un producteur de génie harassé par ses responsabilités. Il commence un peu plus tard à écrire pour Esquire les courtes nouvelles consacrées en contrepoint aux tribulations d’un scénariste raté et alcoolique, Pat Hobby. La première des dix-sept nouvelles paraît en janvier 1940. Il écrit à sa fille à ce moment : "Je ne suis pas un grand homme, mais je pense parfois que la qualité personnelle et objective de mon talent et les sacrifices que je fais pour en préserver la valeur essentielle, ont une sorte de grandeur épique".
En mai il emménage en ville au 1403 North Laurel Avenue, à proximité de l’appartement de Sheilah Graham. Au moment de l’invasion de la France, ses pensées se tournent vers Paris et André Chamson. II aurait souhaité y partir comme correspondant de guerre.
Jusqu’en août 1940, il travaille pour un producteur indépendant, à 450 dollars par semaine, à l’adaptation de sa nouvelle " Retour à Babylone "; faute de metteur en scène, le projet est abandonné.
Le 1er août 1940 le dernier relevé des comptes de son éditeur le crédite de 13,13 dollars et mentionne pour l’année la vente de 40 exemplaires de ses œuvres, dont 9 pour Tendre est la nuit. et 7 pour Gatsby te Magnifique.
1940. 21 décembre
Scott Fitzgerald succombe chez Sheilah Graham à une occlusion coronarienne. Il est enterré une semaine plus tard à Rockville, Maryland, à l’Union Cemetery épiscopalien, à défaut du petit cimetière catholique de St Mary’s où reposaient ses ancêtres, son inhumation en terre consacrée ayant été refusée par l’évêque de Baltimore.
1941
Edmund Wilson publie le manuscrit inachevé et les notes du Dernier Nabab.
1945
Sous le titre général de La Fêlure, Wilson publie des essais autobiographiques, des notes et des lettres, précédés d’hommages.
Dorothy Parker de son côté publie une anthologie, The Portable Scott Fitzgerald.
1948
Pendant la nuit du 10 au 11 mars, Zelda est brûlée vive dans l’incendie du Highland Hospital; elle sera inhumée aux côtés de Scott. Leurs restes seront transférés en 1975 dans le St Mary’s Cemetery de Rockville.
1950
Scottie Fitzgerald fait don des manuscrits et archives de son père à l’Université de Princeton. ils forment l’un des fonds les plus riches concernant un écrivain américain du XXe siècle.
Gatsby le Magnifique est aujourd’hui un classique étudié dans les lycées et les universités; il se vend chaque année à plus de 300 000 exemplaires.
Dans le demi-siècle qui a suivi la mort de Scott Fitzgeraid, plus de douze millions d’exemplaires de ses livres ont été vendus.
La persistance de cette gloire d’outre-tombe s’inscrit ironiquement en regard du déclin persistant des ventes de ses romans de son vivant, les seuls écrits auxquels il attachait du prix, mais qui n’ont jamais figuré sur la liste des best-sellers.
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Fitzgerald, annales d'un homme pressé
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André le Vot
A 25 ans, Fitzgerald ouvre un "registre" qu’il ne refermera plus. Etonnant journal à la fois livre de comptes et livre de raison.
Fitzgerald cesse de tenir son journal intime, Le livre de pensée de Francis Scott Fitzgerald de St-Paul, Minn., U.S.A. quand il a quatorze ans. Sa première nouvelle est alors imprimée dans le périodique de son école et il goûte aux délices de la publication. Il cède à l’accoutumance de ce vice impuni, désormais le matériau biographique rendu public, recyclé et directement injecté dans l’œuvre de fiction. Son premier roman,
L’envers du paradis, est une autobiographie romancée, un collage de ses souvenirs d’enfance - le Livre de pensée est abondamment mis à contribution, de ses années d’étudiant à Princeton, de ses amitiés, de ses lectures et de ses amours : il y inclut des lettres, les siennes et celles des autres, et jusqu’à des passages du carnet intime de Zelda. Il en sera de même du deuxième roman, Les heureux et les damnés, qui dans sa première moitié, met en scène, à peine transposés, des épisodes de sa vie conjugale. Il écrit beaucoup, mais il invente peu. Le vécu alimente, dynamise la fiction. Il ne reste guère de loïsir, ni de goût, pour la remémoration. Le temps passé n’est ni perdu ni recherché. Il est brûlé sur place, on vit dans le présent. Ce qui ne trouve pas sa place dans un récit est livre au naturel dans des essais primesautiers où l’auteur se prend pour objet de sa compassion amusée. Persuadé que son expérience personnelle préfigure celle des autres, il n’a de cesse de la communiquer. Son jardin secret s’ouvre à tous. Un écrit confidentiel lui paraît une contradiction dans les termes.
Ainsi jusqu’à la fin de l’euphorie, de la fuite en avant, jusqu’à l’apparition du doute. C’est alors que Fitzgerald recommence à tenir un journal-qui n’en est pas vraiment un, qui aura valeur thérapeutique. Il a vingt-cinq ans, est devenu un auteur à succès, mais déjà se demande s’il ne sera jamais rien d’autre. Ses annales d’un homme pressé prendront la forme d’un registre, que l’on peut considérer comme à la fois livre de comptes de professionnel, un catalogue des situations vécues par l’homme et le livre de raison de l’écrivain.
Commencé en 1922, ce livre de bord ne le quittera jamais. Interrompu en 1936 au moment où Fitzgerald traverse une grave crise morale, le Registre l’accompagne pourtant à Hollywood où, l’année de sa mort, il y souligne encore à l’encre rouge les éléments qui lui paraissent susceptibles d’être récupérés pour sa fiction.
Qu’est-ce que ce Registre ? Destiné au petit commerce, il se présente comme un volume cartonné de deux cents pages numérotées au grand format 24/38. En bon artisan, Fitzgerald y cataloguera d’abord par le menu tout ce qui sort de sa fabrique, puis les revenus qu’il en tire. A cet effet, il utilise les pages sur leur double largeur et les divive en seize colonnes, notant tous ses écrits parus en périodiques (nouvelles, essais, poèmes, articles) la date de composition, le nom de la revue, la date de publication) aux États-Unis et en Angleterre, les réimpressions, adaptations cinématographiques et théâtrales, traductions, etc. Même chose pour les éditions de ses romans et les recueils de nouvelles. Sur les cinquante pages qu’il réserve à cet effet il n’en utilisera que seize, très serrées il est vrai, qui recensent toute sa production, soit les cent trente lettres publiés de 1916 à 1937. Ce bilan est nécessairement incomplet puisqu’il ne fait mention ni des textes parus pendant les trois dernières années de sa vie ni des inédits qui seront publiés après sa mort.
La minutie ne se borne pas là. La dernière colonne est consacrée au sort réservé au texte lui-même. Ou bien les nouvelles sont jugées dignes de figurer dans un recueil, ou bien elles en sont jugées indignes (ce sont ces belles répudiées qui ont été enrôlées, une ou deux générations plus tard, un peu défraîchies mais toujours aguichantes, dans le harem posthume des récentes "découvertes"). Deux cas de figure pour ces malheureuses. Jugé décidément irrécupérable, le texte est "définitivement enterré". S’il y brille quelque joyau la nouvelle est "mise à la casse" : tel paragraphe, telle phrase sont prélevés pour des greffes futures et répertoriés dans les fichiers de notes. Tendre est la nuit compte ainsi au moins vingt-cinq emprunts à des nouvelles qui lui sont contemporaines.
Viennent ensuite les revenus, impeccablement tabulés, recensant toutes les avances et tous les droits d’auteur jusqu’aux plus infimes. Un seul coup d’œil au bas des pages annuelles suffit à mesurer l’activité professionnelle, l’ampleur ou le déclin de la popularité de l’auteur. La montée prodigieuse de ses gains pendant les années vingt, suivie de la chute rapide des revenus à partir de 1932, tout cela constitue déjà en soi une information qui n’est pas seulement d’ordre quantitatif.
Cette tenue sourcilleuse des comptes au cent près, ce souci d’économie, cet art d’accommoder les restes contraste avec l’improvisation et la désinvolture qui s’affichent dans la dernière partie, plus spécifiquement autobiographique, du livre. Le passif s’y inscrit en regard de l’actif. Face au bilan complet de son travail d’écrivain, en parallèle à ce qu’il crée, on apprend sa façon de dissiper son gain. C’est là en effet, relégué après la litanie des comptes, comme isolé par un désert de pages blanches, qu’on découvre enfin le "journal", ou plutôt le "mensuel". Les notations sont en effet répertoriées chaque mois sur la page consacrée à l’année, qui débute en septembre, le mois de la naissance, incorporant selon le même protocole les expériences antérieures. A la date d’ouverture du Registre, on peut lire d’emblée ce commentaire : "Mauvaise année. Aucun travail. Dépression et lente détérioration avec crise imminente". On y discerne l’une des motivations majeures qui ont conduit Fitzgerald à tenir ce livre de bord. Désorienté, il jette un regard sur la distance parcourue, met de l’ordre dans ses papiers, tente de faire le point, de déchiffrer les perspectives qui s’offrent à lui. Le bilan de l’enfance et la jeunesse, bien que fragmenté aussi en mois et en années, est celui des Mémoires, qui ordonne et justifie. Le passé y prend déjà figure de destin. Mais les certitudes s’arrêtent avec le présent. Le vertige commence avec l’improvisation d’un futur incertain, avec œ sentiment d’une "crise imminente" qui s’ouvre devant soi.
De sa vie il ne reste qu’un almanach.
Le repli sur soi et le débordement anarchique. S’il a perdu la foi il a gardé le sens du spirituel : ne s’est-il pas décrit comme un "prêtre déchu" ? En définitive, son conflit intérieur pourrait se percevoir en termes théologiques : il est écartelé entre le sacré de l’œuvre et le profane du quotidien. Une conception du sacré fortement marquée par l’éthique protestante du succès, et un sens profane exalté par l’esprit de Fête des années 20.
Ce n’est pas la Fête en soi qui provoque ses remords. Réussie, élégante, maîtrisée, conduite comme une œuvre d’art, telle qu’elle est décrite aux premières pages de Tendre est la nuit, elle eût comblé son sens où s’étagent, , réduites à des signes, des entrées rares et succinctes, elliptiques tant elles sont condensées. Ce sont des aide-mémoire, des cartes postales qu’il s’adresse avec parfois le ton, l’urgence d’un télégramme. Après la superbe ordonnanœ verticale, l’impressionnant appareil comptable, monument commémoratif de victoires passées, on tombe sur le défilé horizontal d’éléments sans lien ni substance, des étiquettes sans flacons. C’est le domaine de l’irrationnel, du discontinu, de l’imprévisible.
Zelda ironise dans une lettre sur le rôle implicite que s’attribue Scott en la comparant à la cigale insouciante. Cette comparaison est valable pour Fitzgerald lui-même : il est à la fois, le Registre en est la preuve, la fourmi industrieuse et la cigale prodigue. Deux zones concurrentes, deux modes existentiels, deux conceptions de la vie s’affrontent en lui. Le permanent et l’éphémère, l’esprit de concentration qui s’exprime dans la solitude de l’œuvre et l’esprit de dispersion qui trouve carrière esthétique. Mais ce qu’il a connu, tous les témoignages convergent, c’est la fête ratée à l’américaine, noyée dans l’alcool, violente et tapageuse. Repoussoir d’autant plus efficace.
Aussi bien son journal prend-il la double forme d’un constat et d’un jugement. Un constat lapidaire qui énumère en vrac les contacts avec la vie, la trivialité des rencontres, des déplacements, des querelles, perçus comme des diversions. Comme si tout conspirait à l’arracher à sa mission, à dissiper son énergie. Au début de chaque année s’inscrit l’expression impuissante d’une culpabilité ressentie, le commentaire sans appel du puritain sur le frivole. C’est ce jugement, rarement positif, qui donne le ton de la page, constitue sa clé musicale, qui en détermine le déchiffrage. Pour l’année où fut écrit Gatsby, voici le double commentaire sur les domaines antagonistes, la vie et l’œuvre, à chaque versant de sa phrase : "L’année la plus sombre depuis l’âge de dix-neuf ans, remplie de soucis, d’échecs et de chagrins profonds. Pleine de dur travail assez bien récompensé dans la seconde moitié, et tentatives pour être encore meilleur".
Pour important et significatif qu’il soit, le Registre n’est pas, dans le corpus fitzgeraldien, le seul document non destiné à la publication. Il y a aussi les innombrables lettres, à multiples registres, qui donnent souvent, selon les destinataires, plusieurs versions du même événement, cachant à l’un ce qu’on révèle à l’autre. Alors qu’un Journal intime se lit parfois comme une longue lettre ininterrompue, sans destinataire désigné, mais ressentie comme s’adressant à une instance privilégiée, les Lettres en retour constituent ici une sorte de confession à géométrie variable qui passe d’un registre à l’autre et dispense à chaque correspondant la vérité qui lui sied.
C’est peut-être, on l’a vu, l’incessante exploitation littéraire de sa vie privée qui dissuade, ou dispense, Fitzgerald de tenir un véritable journal. Pourtant, il s’accumule parfois un trop-plein d’expériences personnelles qui se déverse dans une série d’essais composés de matériaux bruts, non médiatisés par l’affabulation. Ces essais, au nombre d’une quarantaine, s’ancrent plus ou moins profondément dans la réalité du vécu. Ils se disposent généralement sous forme de triptyques, en petites constellations qui accompagnent de leurs mouvements le déroulement des pages dans le Registre.
Leur ton varie avec les années, l’allégresse exubérante des premiers textes contraste avec la résignation stoïque qui suit l’échec de Tendre est la nuit. Le lever de rideau, dans le ton léger des nouvelles de l’époque, primesautier, acide et désinvolte, est constitué par la relation humoristique du long voyage qu’entreprennent les Fitzgerald dans leur Marmon d’occasion.
Publiés dans la revue Motorn les trois articles sont abondamment illustrés par les photographies du couple vêtu de costumes blancs identiques, mimant toutes les situations requises par les aléas du tourisme automobile en 1920.
Quatre ans plus tard une autre triade, toujours sur le mode humoristique, traite des difficultés financières qui assaillent le couple alors même que ses revenus n’ont jamais été aussi brillants. "Comment vivre avec $ 36 000 par an", "Comment vivre pour pratiquement rien" et "Le prix excessif des macaronis" montrent les Fitzgerald et leur bambin fuyant Long Island où les prix sont devenus prohibitifs pour aller faire du tourisme en Europe.
Puis, après le retour au pays, c’est le triptyque mélancolique, mais distancié par l’humour du bilan des années de voyages : "Ma cité perdue", "Conduisez M. & Mme F à la chambre N°", "Vente aux enchères : modèle 1933" : le New -York de la Dépression, devenu étranger, le rappel nostalgique des chambres d’hôtel où ils vécurent et jusqu’à la dispersion de leurs biens à la crise. Ce dont il s’agit, derrière l’apparente légèreté du ton, est la fin d’une période insouciante, la dislocation d’un amour, les derniers moments de vie commune.
La dernière série sera publiée en 1936 après, "La fêlure", alors que le Registre va s’interrompre sur une page à demi remplie, où nulle réponse, même futile, ne s’inscrit plus face au nom des mois. Fitzgerald s’y décrit solitaire, malade, découragé, tentant de renouer avec le métier de nouvelliste. "L’après-midi d’un écrivain", "La maison de l’écrivain", "la mère de l’écrivain" ont la saveur douce-amère, sur le ton d’une lucidité désabusée, d’un renoncement sans retour, parcouru de moments d’une déchirante tendresse pour tout ce qu’il faut laisser derrière soi.
Mais c’est avec "La fêlure", l’adieu à toutes ses raisons de vivre, qu’il touche le fond du désespoir. Le couple lui-même s’est défait et l’homme va se couper de la communauté humaine, se résoudre à n’être plus qu’un professionnel, un mercenaire des lettres qui continuera à écrire pour permettre la survie des siens.. "La fêlure" est le constat d’échec, l’aveu de la faillite de toute une existence. La première phrase,"bien entendu toute vie est un processus de démolition", donne le ton de l’ensemble. La joie de vivre, comme la Prospérité, n’est pas quelque chose de normal," ce que je viens d’éprouver a son parallèle dans la vague de désespoir qui a balayé le pays quand la Prospérité a pris fin".
Accablé de dettes, malade, épuisé, alors que Zelda est enfermée dans un asile psychiatrique, il ne peut même plus composer les nouvelles alimentaires qui quelques années plus tôt assuraient leur existenœ. Persuadé qu’il n’a plus rien à dire, qu’il ne peut plus rien dire, il tente, en guise d’exorcisme, d’expliquer pourquoi il ne peut plus écrire.
La vertu du texte autobiographique se fait alors sentir. Libéré des contraintes de l’affabulation, de plain-pied avec la liberté d’écrire, traitant un sujet au plus près de ses préoccupations, il retrouve assez de ressources pour assumer sa vacuité essentielle. Du fond de son désarroi, n’ayant plus rien à perdre, il découvre la forme nouvelle, acérée qui peut en rendre compte, sobre, fami-lière, sans concession, comme s’il écrivait une longue lettre avant de commettre un suicide. Mais d’autres, sa femme, sa fille dépen-dent de lui; il ne peut anéantir "cette coquille creuse qui depuis quatre ans jouait à faire semblant".
Ainsi s’échafaude un triptyque dont chaque volet constitue une étape dans le dépouillement progressif, dans la lente descente au bout d’une "longue nuit de l’âme" où il est toujours trois heures du matin : "Je m’étais mis à m’identifier aux objets de mon horreur et de ma compassion". Ainsi se constitue le noyau dur de l’œuvre, le point focal, la convergence et la destruction mutuelle du profane et du sacré. "Il ne reste plus, déclare l’auteur, dans une ultime tentative peut-être pour exorciser son destin, il ne reste plus que l’écrivain à gages qui a renoncé à son éthique et qui s’est dissocié de l’homme" : "L’homme que j’avais essayé d’être a fini par me peser tellement que j’ai tranché tout ce qui m’attachait à lui avec aussi peu de componction que la nègresse qui égorge sa rivale un samedi soir".
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Gatsby, le Magnifique
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Châteaux en Espagne
Mario Vargas Llosa La vérité par le mensonge
Barranco. 11 mars 1988
Gatsby le Magnifique commence comme une chronique légère des extravagantes années vingt — millionnaires et gens frivoles, gangsters et sirènes de police, débordante prospérité- pour devenir insensiblement une tendre histoire d’amour, qui peu après se transforme en un mélodrame sanglant, plein d’absurdes coïncidences et de malentendus grotesqu