<<<Torna Indice Rivista


Sommaire:

-  Dictionnaire des auteurs: Biographie.

-  "La vie et l'oeuvre de E. Hemingway" par J.L.Brown.

- "Ce sacré Hemingway" par Anthony Burgess





Ernest Hemingway, (1899-1961)

Dictionnaire des auteurs.

Romancier américain. Né dans la banlieue de Chicago, à Oak Park, village cossu et bien pensant. Bien qu'il en ait très vite renié l'atmosphère puritaine, avec l'éducation que lui donna sa mère, femme pleine de vitalité et de talent, mais très autoritaire Hemingway ne s'est jamais délivré de l'emprise du protestantisme : son obsession du travail, sa quête de l'intégrité artistique, son anxiété et son sentiment de culpabilité en sont la preuve. A son père, Ed, dévoué à son métier d'obstétricien et à sa famille, il doit des rudiments de savoir médical et surtout une connaissance approfondie des bois, des animaux, la passion de la pêche et de la chasse et la tentation de la mort, de l'autodestruction liée à une peur obsédante de la lâcheté. Ed Hemingway, malade et ruiné, se suicida en 1928 - choc que l'écrivain évoquera plus d'une fois dans ses uvres.
Après un cursus normal à la High School d'Oak Park, dont le journal et la revue publièrent, outre ses premiers comptes rendus sportifs, trois nouvelles où se devine l'influence de Ring Lardner, le jeune Ernest, refusant de se lancer dans les études médicales, obtint un poste de reporter au Kansas City Star, un des meilleurs journaux d'Amérique. On s'y enorgueillissait de bien former le personnel et l'écrivain n'oublia jamais les consignes données aux rédacteurs en matière de style. Mais dès l'entrée en guerre des Etats-Unis il manifesta le désir d'aller se battre en Europe. Il abandonna donc ce travail formateur lorsque, malgré sa mauvaise vue, il fut accepté comme chauffeur volontaire d'une ambulance de la Croix-Rouge.
En mai 1918, il traverse Paris canonnée par la Bertha, arrive à Milan le jour même où explose une usine de munitions (il évoquera ce carnage dans une nouvelle grinçante); on l'affecte à une cantine de la Croix-Rouge, à l'arrière du front, sur la Piave. Il distribue cigarettes et chocolat à la troupe et découvre la camaraderie guerrière et la simplicité du courage.  Le 8 juillet, il est grièvement blessé aux jambes par un obus de mortier autrichien et son incontestable bravoure lui vaut plusieurs médailles militaires. En lui révélant l'horreur des destructions, des mutilations et de la mort, et avec elle l'inanité de son idéalisme, l'événement marqua une conversion essentielle du jeune homme. Après un séjour à l'hôpital de Milan, il retourne au front pour prendre part à la retraite des Italiens mis en déroute à Vittorio Veneto. Transposée, cette expérience devait inspirer l'épisode fameux de la retraite de Caporetto dans L'Adieu aux armes. Malade, et de nouveau hospitalisé à Milan, il tombe amoureux d'une jolie infirmière, modèle partiel de l'héroïne de L'Adieu aux armes. Par la suite, dans la vie de Hemingway comme dans ses uvres, l'amour aura souvent partie liée avec la guerre. Mais peu après le retour aux Etats-Unis l'idylle connaît un dénouement amer, qu'évoque la nouvelle Une très courte histoire . Le traumatisme de cette trahison peut expliquer en partie une vie sentimentale que marqueront quatre mariages faits et défaits suivant des scénarios assez semblables.  La vie militaire fournit encore au jeune homme l'occasion de se lier avec un officier britannique (Chink) Dorman Smith, première incarnation de son héros idéal à la Kipling. De cette amitié procèdent l'inspiration de plusieurs récits et même, pour une bonne part, le thème de Au-delà du fleuve et sous les arbres. Après l'exaltation suscitée dans son entourage par ce jeune héros - le premier Américain blessé en Italie, le premier à rentrer au pays-vint le temps de l'amertume, des doutes, de la tentation du mensonge. Bientôt se trouva détruit un équilibre déjà fragile. Ces épreuves sont décrites dans plusieurs nouvelles centrées sur le personnage de Nick Adams, généralement considéré comme le double de l'auteur. Rejeté par ses parents que scandalisait son non-conformisme, le jeune homme finit par retrouver un emploi de journaliste à Chicago. Il y rencontra sa première femme et décida avec elle de quitter les Etats-Unis en décembre 1921 pour s'installer à Paris, suivant les conseils de Sherwood Anderson.
Dans cet exil volontaire, Hemingway suivait une tradition instaurée par Henry James chez les intellectuels américains. Ce mouvement, d'abord limité à quelques individus, s'étendit après la Première Guerre mondiale à toute une génération, que Gertrude Stein a baptisée Génération perdue et qui devait à la guerre, le choc d'une vie dangereuse mais exaltante et l'expérience d'un engagement très relatif. A la différence de Gertrude Stein ou de Henry James, Hemingway dut travailler, mais son emploi de correspondant à l'étranger pour le Toronto Star était intéressant, bien rémunéré, et le préparait au travail de l'écriture proprement créatrice.  Il se démarquait aussi de H. James ou de T.S. Eliott dans la mesure où il subissait avec bonheur l'attrait de la civilisation latine. Paris se révéla le lieu idéal de son apprentissage littéraire. Les années 1920 en France, en Autriche, en Italie, et en Espagne - il y découvrit la corrida et Pampelune, ville qu'il mit à la mode- furent les années les plus heureuses et les plus riches de la vie du jeune écrivain à qui s'offraient les encouragements, l'amitié et l'exemple stimulant d'artistes aussi importants que James Joyce, Ezra Pound, Scott Fitzgerald, Ford Madox Ford, Picasso etc. Ces amis lui permirent de publier ses uvres et l'encouragèrent à lire Kipling, Conrad, Stephen Crane, Tolstoï, Flaubert, Maupassant, qui ont profondément influencé sa pensée et son art. Des brouilles se produisent bientôt, sauf avec Joyce et Pound, dont il a toujours loué le génie; il rompit avec Sherwood Anderson dès 1927 en publiant, avec Torrents de printemps, une parodie aussi cruelle que drôle du vieu7px; z-index: 5;">
Il décrivit le Montparnasse fiévreux des années vingt.  Hemingway reprit et développa dans Le Soleil se lève aussi (1926) le thème et la forme de In Our Time. Je le lus pour la première fois lorsque j'étais un tout jeune homme, à l'époque où je rêvais d'aller à Montparnasse avec autant d'ardeur que d'autres rêvent d'aller au paradis.  Je continue à voir certains coins du quatorzième arrondissement à travers les yeux de Hemingway.
Il décrivit si bien le Montparnasse fiévreux des années vingt et la vie menée par la bande d'expatriés bohèmes de toutes nationalités qui passaient leur temps à boire et à boire beaucoup, au Select ou au Dome, dansaient dans l'Ile Saint-Louis, dansaient dans des bals musettes de bas étage derrière la montagne Saint-Geneviève, s'amourachaient de femmes comme Lady Brett (elle portait des pull-overs collants, s'asseyait au bar, les jambes croisées, et engloutissait son whisky d'un trait comme un homme) - allaient à des courses de taureaux à Pampelune, et là aussi buvaient beaucoup. Je revoyais tout cela avec netteté, tant sa prose était fraîche et directe. Le style de Hemingway qui utilisait les mots anglo-saxons les plus simples et les plus courts, différait beaucoup de celui que l'on nous enseignait en classe. Sous leur enveloppe cynique et brillante, ses personnages se rendaient tous compte qu'ils étaient engagés dans une vie sans issue. Ces conversations spirituelles, cette gaieté de l'alcool ne servaient qu'à masquer l'abîme qui, ils le savaient tous, s'ouvrait devant eux. Jake Barnes que la guerre avait mutilé physiquement et moralement, le savait mieux que les autres, et le caractère irréalisable de son amour pour Lady Brett (qui n'était pas faite pour les sentiments platoniques) soulignait l'inanité de tout cela. Mais je ne le découvris pas à première lecture.
A trente ans, il était déjà un maître.
Pour Hemingway, ces années passées à Paris furent peut-être les meilleures de sa vie. C'était l'époque où il apprit à écrire un nouveau genre de prose, sous la direction de maîtres tels que Gertrude Stein et Ezra Pound. Il lisait avidement tout ce qu'il trouvait chez Sylvia Beach, à la boutique du 12 rue de l'Odéon et chez Adrienne Monnier, en face. Il travaillait avec acharnement, car il était, comme Flaubert, convaincu que la discipline et la maîtrise du métier étaient indispensables. Mais il trouvait tout de même le temps de faire de la boxe, de jouer au tennis avec Harold Loeb, le fils du riche banquier qui figure sous les traits non déguisés de Robert Cohn dans Le Soleil se lève aussi , le temps de bavarder avec des amis tels que Harold Stearns, chroniqueur des courses au Paris Herald, Harvey Stone dans son livre; de s'éprendre assez sérieusement d'une écossaise très portée sur l'amour et l'alcool, Duff Twitchell, le modèle qu'il reproduisit avec une fidélité photographique dans le personnage de Lady Brett Ashley; le temps d'assister à des courses de taureaux en Espagne ou de skier en Autriche, ou de pêcher la truite en Suisse.
Dans Le Soleil se lève aussi, il décrit sans presque y changer un détail la fiesta de Pampelune à laquelle il se rendit avec Hadley sa femme, Harold Loeb, Duff et son amant irlandais, Pat Swazey.  Pendant cette période, sa vie et son uvre allaient de pair avec son expérience journalière, transformée par son art, passait dans les livres qu'il était en train d'écrire. Avec Le Soleil se lève aussi et Hommes sans femmes (un recueil de nouvelles publié en 1927) sa réputation d'artiste fut fermement établie, et son ami, le poète Archibald Mac Leish, pouvait à juste titre écrire:Et que lui arriva-t-il? La gloire lui arriva. Ancien combattant avant d'avoir vingt ans; Célèbre à vingt-cinq, à trente un maître...
Il faisait bon vivre sur la Rive gauche dans les années vingt. Les dieux souriaient à ce jeune homme d'Oak Park (Illinois) «  doué, beau et athlétique. Le soleil était au zénith, il semblait que le crépuscule ne viendrait jamais.
Le suicide de son père ne cessa d'obséder l'esprit d'Hemingway En 1928, Hemingway retourna aux Etats-Unis ayant en poche les premiers chapitres d'un nouveau roman et accompagné d'une nouvelle femme, Pauline Pfeiffer, rédactrice chez Vogue. Il loua une maison à Key West, à la pointe de la Floride où la pêche en haute mer était bonne et il continua à travailler à son roman L'Adieu aux armes.  Cet été-là, son père, torturé par une mauvaise santé et par des difficultés financières, se tua. De même que la blessure de Fossalta, cette tragédie ne cessa, tout au long des années, d'obséder l'esprit de Hemingway et lui sembla obscurément liée à sa propre destinée.  L'Adieu aux armes fut publié à l'automne de 1929. Cette fois, il obtint d'emblée, non seulement l'approbation des critiques. mais aussi le succès auprès du grand public. Les lecteurs qui avaient été choqués par « l'amoralité » et le « cynisme , de Le Soleil se lève aussi furent conquis par cette histoire d'amour et de mort sur le front d'Italie. Un nouveau lyrisme se fait jour dans le langage, une nouvelle tendresse dans les émotions. Le public pouvait plus facilement « s'identifier » avec le lieutenant Frédéric Henro et l'infirmière anglaise Catherine Barklew, qu'avec l'impuissant Jake Barnes ou la nymphomane Lady Brett.  A partir de 1930, Hemingway sembla « désaccordé » d'avec son temps Mais ce livre devait être pour longtemps le dernier grand succès de Hemingway. Les années trente avec la crise économique, la littérature à préoccupations sociales, et les luttes idéologiques, ne furent pas favorables au romancier de « la génération perdue ». Hemingway était essentiellement un esthète; il vouait un culte à l' art et proclamait dans Mort dans l'après-midi: « Laissez faire ceux qui veulent sauver le monde si vous, vous pouvez arriver à le voir clairement et dans son ensemble ».  Mais les années trente n'avaient que faire de « l'art pour l'art »; les critiques marxistes alors en vogue stigmatisèrent ce qu'ils appelaient hérésie d'une société bourgeoise décadente. De même que Gertrude Stein ou F. Scott Fitzgerald, Hemingway- était désaccordé d'avec son temps. » De plus, avec L'Adieu aux armes, il avait épuisé tous les matériaux autobiographiques qu'il avait tirés de ses expériences de jeunesse. Il n'était plus « un jeune homme riche de promesses ». La fête était terminée.  Vers où allait-il se tourner ? Les auteurs modernes américains, s'attardant avec nostalgie dans le monde de leur enfance, ont toujours eu du mal à le dépasser. Hemingway ne fit pas exception. Jusqu'à sa mort, il conserva (comme ses héros) quelque chose de « l'adolescent ».  Mort dans l'après-midi constitue une nouvelle étape de son uvre Placé devant un double problème: s'adapter, d'une part, à une société qui, de tempérament, lui était étrangère, d'autre part à une « maturité » qu'il refusait d'assumer, Hemingway chercha plusieurs manières de sortir de ce dilemme. Au cours des années trente, il se jeta avec encore plus d'ardeur dans le monde viril, violent de la chasse et des courses de taureaux. Il se consacra à l'élaboration d'ouvrages portant sur ces sujets, ouvrages qui exaspéraient les critiques à la mode dans la mesure où ils étaient insolemment dénués de toute « portée sociale ». En 1932, il publia, Mort dans l'après-midi auquel il avait travaillé depuis 1925 environ. C'est un manuel de tauromachie, mais bien plus que cela un hommage à l'Espagne, pays qu'il aimait; une « histoire naturelle de la mort », de la mort violente par Hemingway le sujet le plus important qu'un écrivain pût traiter et qui se traduit sous ses formes les plus dramatiques sur les champs de bataille et dans l'arène; c'est aussi une suite de méditations sur l'art de l'écrivain. Il parle de son métier avec beaucoup de gravité:
« La prose est une architecture et non une décoration intérieure et le baroque est fini ». Je reviens toujours à ce livre avec plaisir.  Outre le fait qu'il est la meilleure étude sur la corrida qui ait été faite dans une autre langue que l'espagnol, il est écrit sur un ton personnel, exubérant, qui rachète quelques affectations de style un peu irritantes et la pose également irritante du « mâle » qui, sans cesse, se fait gloire de ses cojones. L'année suivante, il se rendit à un long safari en Afrique et le raconte dans Les Vertes Collines d'Afrique (1935).  Il se propose d'écrire un livre absolument vrai, de découvrir la configuration d'un pays et le tableau des activités d'un mois peuvent, s'ils sont présentés fidèlement, rivaliser avec une uvre d'imagination.  La réponse, en ce qui concerne ce livre fut certainement négative.  Cependant, comme Mort dans l'après-midi , l'uvre offre un intérêt considérable en tant que document personnel. A ce moment-là, Hemingway s'était débarrassé du souci scrupuleux d'objectivité de ses jeunes années et parle sans cesse de lui, parfois même avec une certaine complaisance.  Dans une sorte de Brève Histoire de la Littérature américaine par exemple, il indique les auteurs des États-Unis qu'il préfère. Ce sont Henry James, Stephen Crane et Mark Twain, par-dessus tout Mark Twain, car il prétend que « toute la littérature américaine moderne sort d'un livre de Mark Twain appelé Huckleberry Finn". Personne n'a beaucoup aimé Les vertes Collines d'Afrique : un livre sur la chasse aux fauves ne pouvait trouver d'échos chez les Américains en un temps où le pays était en pleine crise économique, où les chômeurs vendaient des pommes dans les rues; il ne pouvait en trouver davantage dans une Europe troublée par le début de la guerre civile en Espagne et le triomphe du nazisme en Allemagne.  Son propre malaise s'exprimait dans deux nouvelles.  Hemingway lui-même, bien qu'il essayât de se distraire dans le sport et les jeux, se rendait parfaitement compte que quelque chose n'allait pas.  Il exprima ce malaise dans deux longues nouvelles (qui se passent toutes les deux en Afrique): Les Neiges du Kilimandjaro et L'Heure triomphale de Francis Mac Comber qui se classent parmi ses plus grandes réussites.  Harry, dans Les Neiges du Kilimandjaro est un écrivain doué qui n'a jamais tenu ce qu'il promettait.
Ses réflexions amères sur le talent gâché, tandis qu'il meurt d'une blessure de chasse gangrenée, laissent deviner les doutes et les inquiétudes de Hemingway au sujet de l'orientation de sa propre carrière.  Et L'Heure triomphale de Francis Mac Comber qui dissèque cette véritable « mante religieuse », Mrs. Mac Comber, avec une précision froide et brillante de chirurgien, souligne son hostilité envers les femmes, hostilité qui persiste dans toute son uvre.
La critique accueillit fort mal En avoir ou pas
Avec En avoir ou pas (I937), Hemingway manifestement troublé par l'animosité croissante des critiques, semble s'être résolu à écrire un roman « à portée sociale ». Mais le cur n'y était pas, et les résultats ne furent pas heureux. Ce récit confus de la vie et de la mort d'Harry Morgan, ce bootlegger au grand cur de Florida Keys, suprêmement viril, ne réussit en aucune façon à convaincre le lecteur. Sa présentation constitue une tentative de réunir trois nouvelles en un seul roman. Du point de vue idéologique, il ne parvient pas à nous convaincre que Harry Morgan est foncièrement très différent des gangsters, boxeurs et autres « durs » de ses premières uvres, en dépit de ses déclarations confuses sur la solidarité humaine et les responsabilités sociales de l'individu. Un critique affirme que « la portée sociale de En avoir ou pas est négligeable. Les dés que M.  Hemingway fait rouler sont si manifestement pipés,... ses professions de loi et ses vues en matière sociale sont si naïves, incomplètes et superficielles qu'on ne peut les tenir pour une critique de l'ordre établi.
Pour Hemingway tout était noir ou blanc
Mais quand la guerre civile éclata en Espagne, il était en mesure, pour des raisons personnelles et subjectives de défendre la cause des Loyalistes avec autant de passion que ses amis politiquement engagés.  Il avait vraiment besoin de se donner à une (cause qui le protégerait du « nada » ou, tout au moins, le lui masquerait. Il avait toujours aimé l'Espagne et le peuple espagnol. Il ne voulait pas les voir « malmenés ».  Son attitude vis-à-vis des problèmes de la révolution, cet humanitarisme sans justification, idéologique propre aux libéraux d'Amérique, irritaient fort des commissaires loyalistes orthodoxes. Pour Hemingway, la guerre d'Espagne (jusqu'au moment où il y prit part et en comprit finalement le sens réel) n'était autre qu'une nouvelle révolution romantique dans laquelle le bien et le mal se dessinaient en couleurs violemment contrastées.
Gustave Regler, le romancier allemand qui combattit dans les Brigades internationales, parle souvent de Hemingway dans son autobiographie « Le Hibou de la Minerve » : « Hemingway avait un penchant naturel pour les lois de la jungle de Kipling... Un homme aussi apolitique ne pouvait comprendre ce qui se passait en Espagne. Pour lui, tout était noir ou blanc. Il émanait de nous, membres des Brigades internationales, comme des toréadors, une irrésistible odeur de mort et à cause de cela, il se sentait tonifié en notre compagnie ». À sa parution Pour qui sonne le glas ? fut considéré comme son uvre la plus importante.  Hemingway arriva en Espagne en février 1937 comme correspondant de guerre et y resta environ un an: il fit des articles, composa le texte d'un film documentaire « La Terre espagnole » et acheva une pièce La Cinquième Colonne sur laquelle il vaut mieux ne pas insister. La guerre lui fournit aussi le sujet de Pour qui sonne le glas ?, son roman le plus long et le plus ambitieux. Publié en 1940, alors que la menace du totalitarisme en Europe commençait à inquiéter sérieusement le public américain, il fut salué comme son uvre la plus importante. Il correspondait à l'état d'esprit de l'époque et se prêtait bien à l'adaptation à l'écran qui fut réalisée en couleur peu de temps après, avec Ingrid Bergman et Gary Cooper.  On a du mal à croire que les vignettes nerveuses de In Our Time et les passages de bravoure romantique de Pour qui sonne le glas ? aient été écrits par le même homme. Depuis Mort dans l'après-midi, le fameux style Hemingway, monosyllabique, avait perdu peu à peu son austérité et sa sécheresse; dans de nombreuses pages de Pour qui sonne le glas ? , l'ancienne retenue et le laconisme font place à une certaine rhétorique la plus riche; quelquefois -lorsque Pilar décrit les jours et les nuits de Malaga passées à manger, à boire et à faire l'amour avec son toréador- ces pages nous enchantent par leur plénitude lyrique et sensuelle; mais par ailleurs - dans les scènes d'amour entre Maria et le volontaire américain, Robert Jordan,- elles deviennent d'une sentimentalité quelque peu gênante.  Mais comme toujours Hemingway donne toute sa mesure lorsqu'il décrit des scènes de mort et de violence.
Par exemple, le massacre des fascistes par Pablo et sa bande s'élève jusqu'à un paroxysme de terreur et peut se comparer aux descriptions stendhaliennes de la retraite de Caporetto dans L'Adieu aux armes.
Pour qui sonne le glas ? reflète le désabusement d'Hemingway.  Pour qui sonne le glas ? a rétabli la position littéraire d'Hemingway. Il semble aussi indiquer une réorientation fondamentale de son art. Le style dépouillé, musclé de ses débuts, avait été remplacé, comme nous l'avons dit, par une langue plus riche, plus suggestive, plus consciemment littéraire. Le cynisme et le désespoir d'autrefois semblent avoir fait place à une adhésion aux valeurs du libéralisme politique et social, et à une foi touchante dans l'amour romantique. Mais un examen plus attentif révèle que Pour qui sonne le glas ? à un caractère moins « engagé » qu'il pourrait apparaître à première lecture. L'évolution de Robert Jordan - qui, à la fin du livre, meurt seul dans la montagne, non pas tant afin de défendre une cause à laquelle il a cessé de croire que pour assurer la fuite de la femme qu'il aime reflètte le désabusement de Hemingway lui-même en matière politique. La confirmation de sa profonde méfiance à l'égard des idéologies En réalité, ce roman expose une fois de plus, en termes ambigus et romantiques, et sur une échelle plus vaste, un des thèmes permanents d'Hemingway: la grâce dans l'adversité, la victoire dans la défaite.
Les scènes d'amour du livre ont été, en partie, inspirées par les aventures sentimentales que Hemingway eut en Espagne avec une correspondante de guerre, Martha Gellhorn, dont il était tombé amoureux (selon la phrase de Malcolm Cowley) «  comme un arbre géant qui s'abat au milieu des broussailles ». Aussitôt qu'il put obtenir son divorce, en 1940, il épousa Miss Gellhorn. Elle décida qu'ils passeraient une lune de miel -en l'occurrence plutôt mouvementée- comme correspondants de journaux et de revues dans une Chine déchirée par la guerre. Leur union se termina par un divorce, quatre ans plus tard, car apparemment Miss Gellhorn n'était pas disposée à sacrifier son activité professionnelle à la vie conjugale.  Dans ses livres, les héroïnes de Hemingway sont souvent présentées comme les esclaves heureuses du mâle, mais dans sa vie, il semble que toutes celles qu'il épousa étaient sans exception des femmes indépendantes, attachées à leur carrière.
En 1943, il devient de nouveau correspondant de guerre
Heureusement pour Hemingway, il y avait toujours des guerres d'abord la guerre d'Espagne, puis, pour peu de temps, celle de Chine et enfin la deuxième guerre mondiale. Quand les hostilités se déclenchèrent, il vivait dans sa propriété, Finca Vigia, à quelques kilomètres de La Havane. Il mit immédiatement sa vedette à moteur à la disposition du gouvernement américain pour la détection des sous-marins. Martha Gellhorn s'était vite lassée de la vie sportive de Cuba et voulut retourner au combat. Au début de l'année 1943, elle accepta un poste de correspondant de guerre et quitta Finca Vigia pour ne jamais revenir. Quelques mois plus tard, Hemingway aussi s'envola pour l'Europe comme correspondant du Collier's Magazine.
« Papa », barbu et tapageur, joua son rôle habituel de matamore dans l'invasion, « prit le Ritz » au moment de la libération de Paris, suivit la Première Armée dans les Ardennes. Il était dans une forme magnifique. Il parcourait la zone des combats, une fiasque de gin d'un côté, une fiasque de vermouth de l'autre et était toujours disposé à préparer un dry. Les troupes en général ne savaient pas exactement qui il était, mais le reconnaissaient toujours pour une Very Important Person et il adorait cette popularité.
Le fleuve parmi les arbres donna l'impression d'être une parodie de lui-même En 1945, il retourna à Finca Vigia avec Mary Welsh, sa nouvelle femme, une journaliste du Time Magazine qu'il avait rencontrée à Londres et se mit à écrire « un grand livre sur la guerre ». Mais il n'en était pas satisfait et abandonna cette uvre pour A travers le fleuve et parmi les arbres qu'il commença à Cortina d'Ampezzo en 1949 et termina à Venise, l'hiver suivant.  C'était son premier roman depuis dix ans, en fait, son premier livré depuis Pour qui sonne le glas ? et une uvre déconcertante pour tous ceux qui admiraient Hemingway. Certains avaient l'impression qu'il avait écrit « une parodie de lui-même ». Le critique du Manchester Guardian le résume en ces termes: « C'est un mauvais livre, très intéressant, mais entièrement faux ».
Son héros, un colonel américain de plus de cinquante ans, blessé maintes fois et meurtri par la guerre, tombe amoureux alors qu'il était attaché aux Forces Alliées d'occupation, d'une comtesse vénitienne de 19 ans, Renata, qui naturellement est folle de lui. C'est L'Adieu aux armes trente ans après : récit dans lequel, comme d'habitude, Hemingway ne s'est guère efforcé de travestir les éléments personnels et qui expose ouvertement et souvent sans vergogne ses propres expériences. Les années ont passé, mais au Harry's Bar, on montre encore aux touristes amateurs de littérature, la comtesse « héroïne de Hemingway ». De même que Frédéric Henry (et l'auteur), le colonel Cantwell, jeune officier s'est battu, en 1918 sur le front italien. Le colonel et l'auteur ont eu, tous deux, la rotule emportée à Fossalta, ils souffrent tous deux d'un excès de tension et sensiblement de la même manière; ils ont, tous deux, les mêmes violents préjugés -la haine, par exemple, du général Patton et de Sinclair Lewis dont Hemingway trace un portrait inutilement cruel- et les mêmes goûts -l'amour de Venise, de Torcello- de la chasse aux canards, du bon Valpolicello, du dry alcoolisé à 16 pour 1, des filles jeunes, jolies et béates d'admiration.  Le fleuve parmi les arbres reflète le drame de Hemingway vieillissant.  Mais le souffle magique d'autrefois anime les meilleurs passages de ce livre curieux, roman décevant, mais document personnel, d'une franchise fascinante, sur le drame de Hemingway vieillissant.  Il vibre tout au long des superbes descriptions de Venise et tout au long des pages sur la chasse aux canards dans les lagunes. C'est dans cette région que la mort frôla Hemingway pour la première fois alors qu'il n'avait que dix-neuf ans et toute la Vénétie est restée pour lui imprégnée de souvenirs. Mais il réussit moins bien à faire vivre ses personnages. Le colonel Cantwell est une caricature, caricature émouvante, quelquefois pathétique, mais une caricature quand même. Carlos Baker nous dit que la comtesse incroyablement belle et docile, est un symbole de la jeunesse perdue. C'est possible, mais elle ne semble jamais être vivante, mais plutôt une sorte de personnage de rêve, telle une chimère à laquelle un vieil homme aimerait que son « dernier grand amour »  ressemblât.  Le vieil Homme et la mer marque la quintessence de son art.  En dépit de son mépris si souvent exprimé des critiques, Hemingway fut ému par le tir de barrage dirigé contre A travers le fleuve et parmi les arbres .
Usant de ce jargon du ring qu'il aimait à emprunter, il se rendit compte que « le vieux champion » devrait leur porter un coup décisif s'il tenait à conserver son titre.
Deux ans plus tard, il fit une rentrée triomphale avec Le Vieil Homme et la mer qui, dès sa parution dans Life, fut salué comme un chef-d'uvre. Le plus hostile des critiques ne pouvait trouver grand-chose à reprocher à ce court récit. Santiago, un vieux pêcheur cubain, après être resté des semaines sans rien attraper, finit par capturer un poisson gigantesque au cours d'un combat épique qui dure trois jours et trois nuits; il est presque mort d'épuisement, mais transporté d'exaltation par sa victoire sur ce noble adversaire. Tandis qu'il ramène péniblement sa prise au rivage, les requins attaquent le poisson et le dévorent. Santiago rentre au port avec une carcasse dépouillée -et le souvenir glorieux de la lutte qu'il a livrée et gagnée. C'est tout. Mais Hemingway a condensé une riche matière en peu d'espace. Le Vieil Homme et la Mer , c'est la quintessence de son art. Il est revenu à son style du début, style plus simple, mais qui a atteint à une grandeur nouvelle, presque biblique. Et une fois encore, il réaffirme le thème de la victoire morale de l'homme en dépit de la défaite physique, présenté cette fois sous la forme d'une histoire de pêcheur qui se passe sur l'océan au large de Cuba, cadre qu'il a connu à fond et qu'il décrit avec une parfaite maîtrise. L'action, réduite au strict minimum, est une parabole du conflit qui oppose l'homme à la nature, résolu par l'amour qui unit tous les humains.  Nous sommes revenus au monde archaïque et austère d'Hommes sans femmes (les seuls protagonistes du drame sont Santiago, le petit garçon et l'énorme poisson), ce monde dans lequel Hemingway se sentait le plus à l'aise.
La génération d'après-guerre n'apprécia pas cette oeuvre.
Le Vieil Homme et la Mer est l'uvre d'un artiste mûri qui, très conscient de ses qualités et de ses limitations ne souhaite plus prendre de risques.  C'est une ceuvre de consolidation plutôt qu'une uvre d'invention dont la perfection même nous déconcerte insidieusement.  Ce récit impeccable, tel un vénérable vin de Bourgogne, chambré avec soin, décanté avec « respect ». Il réchauffe l'esprit et les sens d'une noble satisfaction. Mais il n'a absolument pas le , »caractère excitant » d'une histoire telle que Les Tueurs qui laisse le lecteur haletant comme s'il avait avalé tout un verre de whisky sec. Et certains, en particulier les jeunes préfèrent l'excitant d'une liqueur forte. La génération d'intellectuels de la post-deuxième guerre mondiale n'appréciait pas beaucoup le Hemingway « grand cru ». Ils eurent l'impression d'y retrouver cette « odeur de musée » (que Gertrude Stein avait déjà observée tant d'années auparavant) et conclurent qu'il avait dit tout ce qu'il avait à dire au cours des années vingt. Ils le remisèrent parmi les classiques.  Mais Le Vieil Homme et la Mer est le type même d'ouvrage destiné à une consécration officielle -court, « admirablement écrit », étranger à toute polémique, empreint d'une consciente noblesse. Cela ne surprit donc personne lorsque, deux ans plus tard, Hemingway devint lauréat du Prix Nobel de littérature (1954). Souffrant encore des blessures qu'il avait reçues au cours d'un safari en Afrique, l'année précédente, il ne fut pas en état de se rendre à Stockholm pour recevoir personnellement le prix.
Son discours de réception fut prononcé par l'ambassadeur des États-Unis:
« Écrire, c'est au mieux une vie solitaire. Un écrivain accomplit son uvre dans la solitude et s'il est suffisamment bon écrivain, il doit chaque jour faire face à l'éternité ou à l'absence d'éternité ».
Sa santé ne cessait de se détériorer
Mais, obsédé par le sentiment aigu du déclin de sa puissance créatrice, il éprouvait de plus en plus de difficulté à supporter cette solitude qui lui semblait nécessaire à l'artiste. Il avait besoin de gens autour de lui pour lui assurer qu'il était toujours le « champion ». Il avait besoin de l'alcool défendu, le « tueur de géants », pour le soulager momentanément de la dépression qui pesait de plus en plus lourdement sur lui. Il avait besoin d'aller constamment d'un lieu à un autre, cherchant à éviter l'inévitable. Sa santé ne cessait de se détériorer, car il ne s'était jamais vraiment remis de son accident d'avion. Son corps autrefois puissant, dont la force et l'adresse comptaient tant pour lui, commençait à révéler l'effet des abus répétés. Avec sa lourde démarche et sa barbe blanche, il paraissait vieux avant l'âge. Et, bien entendu, il était impossible à un Hemingway d'accepter avec philosophie la perte de vitalité, l'engourdissement des sens qui surviennent avec les années.
La dépression nerveuse le guettait
Sans pouvoir se fixer, il fit la navette entre les deux continents, allant de Cuba à Cortina d'Ampezzo, de Paris à Idaho. En 1958-1959, il passa la plus grande partie de l'année en Europe, principalement en Espagne où il prépara pour Life un reportage sur les courses de taureaux qui fut publié en trois feuilletons au mois de septembre 1960, sous le titre L'été dangereux . (Cette uvre n'a pas encore paru sous forme de livre).  Certains passages rappellent Mort dans l'après-midi ; mais dans l'ensemble, c'est du bon journalisme sans plus, gâché quelquefois par un maladroit mélange de modestie et de vantardise. A son retour d'Espagne, il était fatigué et irritable, sujet à de fréquentes crises de profonde dépression. Il perdit régulièrement du poids et sa puissante charpente prit un aspect fragile et décharné. Il avait de grandes difficultés à soutenir une conversation; les mots ne lui venaient plus facilement. Au cours de la dernière année de sa vie, il dut, à plusieurs reprises, se faire soigner à la clinique de Mayo, dans le Minnesota, pour hypertension artérielle et diabète et aussi pour y subir des électrochocs afin de traiter une dépression nerveuse qui empirait. La première semaine de juin 1961, il quitta l'hôpital, son poids était descendu au-dessous 70 kg, il était très faible. Un ami les ramena, lui et sa femme, à leur chalet de montagne à Ketchum (Idaho). Tandis que sa femme dormait encore, il se leva tôt le dimanche matin qui suivit son retour, descendit, prit son fusil et mit fin à une existence qui lui était devenue un fardeau. « La mort, a-t-il écrit dans Mort dans l'après-midi est un remède souverain à toutes les infortunes ».
Le principal personnage de L'Adieu aux armes est Hemingway lui-même La conjonction de la vie et de l'art, évidente comme nous l'avons vu, dans toute l'uvre de Hemingway, est très bien illustré par L'Adieu aux armes.  Le lieutenant Fredéric Henry, volontaire américain sur le front d'Italie est gravement blessé aux jambes comme l'avait été Hemingway. Il est transporté à l'hôpital de la Croix-Rouge américaine de Milan où il est soigné par une jeune infirmière anglaise, Catherine Barkley qu'il avait déjà rencontrée dans un hôpital du front à Gorizia. Ils passent un été idyllique, s'aiment clandestinement dans la chambre d'hôpital du blessé, dînent dans les cafés de la Galleria, vont aux courses de San Siro. Toutes ces expériences se rapprochent de celles que l'auteur avait lui-même connues. Lui aussi fut soigné à l'hôpital de la Croix-Rouge où il fit connaissance d'une infirmière américaine, Agnès H. von Kurowsky qui lui servit de modèle pour le personnage de Catherine Barkley. Hemingway lui demanda de l'épouser, mais elle refusa. Il introduit dans le livre nombre de petits incidents qui lui étaient arrivés.  Par exemple: il avait constamment des ennuis avec la directrice de l'hôpital, qui trouvait tout le temps des bouteilles de cognac vides sous son lit : quand il attrapa la jaunisse, elle l'attribua à ses excès de boisson. On retrouve intégralement cet incident dans le chapitre XXII de L'Adieu aux armes. Une visite que Hemingway rendit à la famille du comte Greppi sur le lac de Côme explique l'existence d'un personnage appelé comte Greppi. Alors qu'il finissait ce roman, sa femme accoucha d'un fils par une césarienne, opération qu'il décrit dans la scène de la mort de Catherine. Hemingway, artisan toujours économe, ne gaspillait jamais ses matériaux. Il inventait rarement - il rapportait.  Hemingway était-il un écrivain naturaliste ?  Cette soumission à la réalité vécue et cette incapacité apparente de s'y soustraire ont amené certains critiques à considérer Hemingway comme un écrivain naturaliste. Pourtant un Zola ou un Dreiser auraient trouvé son art très éloigné de leur conception du naturalisme. Hemingway ne s'intéressait à la réalité que dans la mesure où il pouvait la dépasser et lui conférer un sens symbolique. Bien entendu, ses uvres sont réalistes en apparence et au premier abord, il semble reproduire avec une fidélité absolue les faits et les événements. Lue hâtivement, une histoire comme La Grande Rivière au cur double semble n'être qu'une description minutieuse, mais étrangement dénuée de conclusion d'une expédition de pêche au cours de laquelle « il ne se passe rien. » Mais, chez Hemingway, ce qui se passe, se passe sous une surface volontairement réaliste dans des profondeurs obscures et le plus souvent terrifiantes.
Hemingway recherchait les thèmes symboliques
Car si Hemingway savait décrire des faits réels, il savait également les coordonner pour leur communiquer une signification particulière. Son art stylisé, très sélectif, n'a que faire des « tranches de vie », car son dessein est de charger les objets les plus simples et les événements les plus insignifiants, d'une sorte de réalité magique. Cet agencement délibéré de la réalité dans le but d'obtenir un effet symbolique caractérise la construction de L'Adieu aux armes.  Dans la première partie, le cadre est mis en place, les thèmes principaux sont présentés, et Frédéric Henry est grièvement blessé. On reviendra sans cesse, dans le roman, sur « La blessure », elle joue un rôle essentiel dans l'initiation du héros et prend vite une valeur symbolique. Dès le début, deux autres thèmes symboliques sont utilisés : la pluie, présage de malheur (la pluie tombe pendant la retraite, la pluie tombe au moment de la mort de Catherine) et l'opposition entre la montagne et la plaine, la grandeur et la bassesse, l'amour sacré et l'amour profane, la pureté et la corruption, exprimée par le contraste qui existe entre l'air pur, froid et sec des Abruzzes natales du prêtre, et la fumée, le vice de villes de la plaine.
La seconde partie se déroule à l'hôpital de la Croix Rouge américaine de Milan où Frédéric Henry est envoyé pour se faire soigner et où il revoit Catherine Barkley. Ils sont très heureux ensemble et elle devient sa maîtresse.
Peu de temps avant que Frédéric ne doive regagner le front, elle s'aperçoit qu'elle est enceinte.
Hemingway voulait être un individu solitaire
Le livre III est le pivot sur lequel tourne toute l'action du roman. Il décrit la retraite de Caporetto dans un long passage d'une puissance soutenue. Frédéric Henry est horrifié par l'absurde cruauté du désastre.  Finalement, il décide de déserter « faire une paix séparée » et de dire « adieu aux armes », au moment où, dans la confusion, la police militaire veut l'exécuter comme espion à cause de son accent étranger. Il s'échappe en plongeant dans le Tagliamento en crue et arrive à la nage en lieu sûr.  Cette action, comme l'a indiqué Malcolm Cowlev, prend la signification d'un rite. Par ce « baptême », Frédéric renaît, ayant délibérément renoncé au monde des « autres » dans lequel l'homme est lié à à la société, et choisit d'être un individu solitaire.
Dans le reste du roman, Hemingway s'emploie à déterminer si un individu peut vraiment dire « adieu aux armes » et se soustraire aux exigences de la vie en société.
Dans la quatrième partie, Frédéric part à la recherche de Catherine et finit par découvrir qu'elle passe des vacances à Stresa. Dans la crainte d'être arrêté par les autorités militaires italiennes, il organise sa fuite et celle de Catherine dans un pays neutre, la Suisse. Un soir d'orage ils parviennent à traverser le lac en barque et arrivent le lendemain matin sains et saufs à Brissago.  Hemingway savait que l'individu ne peut pas être vainqueur Le livre s'ouvre sur une description de l'hiver heureux que les amants passent ensemble dans un petit chalet de montagne; leur amour les isole de la guerre qui fait toujours rage dans les plaines. Ils vivent l'un pour l'autre, dans un monde à eux, clos, délicieux. Mais le « piège biologique », la fatalité de la condition humaine, se referme brusquement sur eux au moment où les pluies de printemps commencent : Catherine meurt en accouchant. Frédéric Henry comprend alors ce qu'il avait en réalité toujours su, que l'individu ne peut pas être vainqueur, que la société se venge toujours de ceux qui cherchent à échapper à sa tyrannie. « Pauvre, pauvre Cat. Et c'était là le prix à payer pour coucher ensemble. C'était là la fin du piège. C'était tout le bénéfice que l'on retirait de l'amour... » Il n'y avait jamais moyen d'échapper. La société ne permet pas à l'individu de faire « une paix séparée ».  Frédéric et Catherine avaient eu conscience, dès le début, que tout cela finirait mal, que tout leur courage et tout leur amour ne pourraient les protéger, ne pourraient écarter l'inévitable désastre. Comme le disait Frédéric : »Le monde brise les individus et chez beaucoup il se forme un cal à l'endroit de la fracture; mais ceux qui ne veulent pas se laisser briser, alors ceux-là le monde les tue. Il tue indifféremment les très bons et les très doux et les très braves ». En regardant le corps sans vie de Catherine, Frédéric comprend que la mort est la fin de toutes choses et qu'un homme ne peut rien faire d'autre que de la subir.



Son talent est plus lyrique que dramatique
Ce que Hemingway dit dans L'Adieu aux armes est inséparable de la manière dont il le dit. L'artisan qui crée et l'uvre créée arrivent miraculeusement à se confondre. Mark Schorer remarque un jour que dans le roman moderne, le style « c'est le sujet ». Et j'ai noté ailleurs que « Pour Hemingway, la création et le perfectionnement d'un style étaient aussi significatifs que la technique pour un torero, la forme pour un athlète: l'expression intégrale de la vertu de l'individu même ». Dans L'Adieu aux armes, Hemingway manie avec une virtuosité éblouissante le style qu'il avait créé dans ses premières nouvelles.  Inspiré par ses amis comme Mark Twain, encouragé par des contemporains plus âgés, tels que Gertrude Stein, Ezra Pound et Sherwood Anderson, influencé par son expérience de journaliste, il avait entrepris de rénover le langage, d'écrire dans un style direct et concret et de réintroduire le rythme de la conversation dans la littérature. À certains égards, il voulait jouer dans les lettres américaines de son temps, le rôle que Malherbe voulut jouer dans la littérature française du XVIIe siècle ou Wordsworth dans la poésie anglaise du début du XIXe siècle. Ce n'est pas sans intention que je rapproche le nom de Hemingway de celui de ces poètes, car son talent est plutôt lyrique que dramatique et ses principes de style sont fondamentalement les mêmes que ceux formulés par Ezra Pound dans The Imagiste Manifesto.
Hemingway voulait renouveler l'écriture
Un passage célèbre de L'Adieu aux armes met en lumière le dessein de Hemingway : « J'ai toujours été embarrassé par les mots sacré, glorieux, sacrifice et par l'expression en vain » dit Frédéric Henry. « Il y avait beaucoup de mots qu'on ne pouvait plus tolérer et, en fin de compte seuls les noms des localités avaient conservé quelque dignité. Il en était de même de certains numéros et de certaines dates. Les noms des localités, seuls, avaient encore un semblant de signification ». Hemingway voulait éliminer et simplifier dans un but de renouvellement de l'écriture, très comparable à celui poursuivi par Cézanne et les cubistes dans le monde des formes. Hemingway apprit à connaître leurs uvres par l'intermédiaire de Gertrude Stein qui s'efforça d'accomplir, dans le domaine du style, ce qu'ils accomplissaient dans le domaine des arts plastiques. Sa propre manière de décrire le paysage, notamment dans « Le Soleil se lève aussi » rappelle les dernières uvres de Cézanne, artiste pour lequel il éprouvait l'admiration la plus profonde. Comme Conrad, Hemingway voulait nous forcer à voir; nous pourrions ajouter à sentir, à goûter, presque à toucher, car il avait le talent remarquable de communiquer des sensations, sans permettre à aucun commentaire d'intervenir. En fait, il nous transmet les sentiments de ses personnages non pas en les exposant, mais en décrivant les sensations qui engendraient l'émotion ressentie.
Il rejetait le mot littéraire, le mot savant
Dans l'élaboration de son style du début, le plus caractéristique, celui que nous admirons dans les nouvelles, dans Le Soleil se lève aussi et dans L'Adieu aux armes il emploie des procédés facilement identifiables. Avant tout, il limite son vocabulaire presque entièrement à des mots courants et brefs d'origine anglo-saxonne. Il rejette le mot littéraire, le mot savant. Il nourrit à l'égard de la « littérature » toute la méfiance que seule peut éprouver une personne d'une culture littéraire très étendue. Il cherchait assidûment à atteindre à ce style dépouillé qui lui était propre et la simplicité ainsi obtenue est celle d'un dessin de Matisse ou d'une toile de Braque. Dans la construction de ses phrases, il fait un usage intensif des substantifs (de même que Gertrude Stein), car, parmi les parties du langage, ce sont eux qui se rapprochent le plus des choses. En les reliant librement les uns aux autres au moyen de conjonctions (le plus souvent et), il réussit à donner l'illusion du déroulement normal des sensations. Son emploi parcimonieux des adjectifs rend un ton monotone. Le choix qu'il en fait est extrêmement limité et afin de priver délibérément le récit de tout relief, il répète continuellement beau, joli, agréable, mots dont on a tant abusé qu'ils se sont vidés de toute signification.  L'Adieu aux armes abonde en illustration de ce procédé: « La ville était très jolie et notre maison était très belle ». « Cat et moi, menions une vie très agréable ». Afin de contrebalancer cette « abstraction », il a un goût marqué pour les détails gratuits, mais très précis qui ajoutent une teinte d'ironie « Au début de l'hiver la saison des pluies s'installa, et avec elle, le choléra. Mais celui-ci fut maîtrisé et, en fin de compte, 7 000 personnes seulement périrent ». Ou dans la nouvelle Lumière du monde:
« Là-bas, à la gare, il y avait six putains qui attendaient l'arrivée du train avec six blancs et quatre Indiens. Si le choix de verbes est également restreint avec une prédominance du verbe « être » employé substantivement et généralement amené par un explétif. Dans les deux premières pages de L'Adieu aux armes, la plupart des phrases renferment un « il y avait ». Sans avoir à se faire violence, remarque Harry Levin, Hemingway pourrait s'en tirer en n'employant que les dénommés « verbes moteurs » du Basic English, les seize verbes monosyllabiques qui dérivent directement des mouvements du corps.
Il avait une conception linéaire de la prose
Du point de vue de la syntaxe, Hemingway emploie les constructions les plus simples qui soient. Avant Mort dans l'après midi, on trouve rarement dans sa prose des propositions ordonnées et des phrases complexes et encore il ne semble jamais les manier facilement.  Hemingway était fermement résolu à dire les choses les plus simples aussi simplement qu'il le pouvait. même au prix d'énormes sacrifices. Il avait une conception linéaire de la prose, il assurait sa pureté en suivant une seule voie sans se soucier de toutes les digressions si chères à un James ou à un Proust, et en évitant toutes complications dans la composition. En présentant une succession d'images (Claude-Edmonde Magny a montré l'influence qu'ont eue les films sur l'écriture américaine moderne), dont chacune, un court instant, capte l'attention tout entière du lecteur, Hemingway a acquis cette vigueur et cette fluidité qui lui sont propres.  Car aux qualités de composition qui lui manquent, il supplée par le déroulement des séquences, en ordonnant soigneusement ses impressions visuelles à mesure qu'il les note. Le premier chapitre de L'Adieu aux armes en est un admirable exemple.
Comme les innombrables imitateurs de Hemingway l'ont bien senti, un tel style est un instrument magnifique pour produire certains effets déterminés et atteindre certains buts précis : communiquer des sensations, par exemple, ou décrire des faits, ou encore enregistrer le langage parlé, le langage banal de tous les jours, pour lequel Hemingway avait une
oreille si parfaitement juste. Personne, de son temps, n'a autant que lui excellé dans le dialogue et tous ont cependant essayé d'en saisir le ton particulier. Un tel style s'est volontairement privé des nombreuses
ressources de la prose traditionnelle anglo-saxonne afin de saisir la réalité immédiate. Bien entendu, il ne se prête pas aux considérations philosophiques ou à l'analyse psychologique; il semble que Hemingway fût
convaincu que l'un et l'autre étaient également étrangers à son propos. Ce style impliquait une conception de la personnalité fondée sur le comportement, une identification de l'émotion avec les sensations. Il impliquait aussi l'élimination des couches les plus profondes de la sensibilité et des phénomènes plus complexes de la motivation, en fait, l'élimination, pour une grande part, de ce que les romanciers antérieurs avaient considéré comme fondamentalement humain.
Hemingway avait pressenti la crise de l'humanisme
Mais les développements les plus récents de la littérature occidentale semblent indiquer qu'une telle analyse psychologique devient de toute façon anachronique. Dans notre société, l'écrivain (et non seulement l'écrivain, mais l'artiste en général) cesse de croire à l'identité de la personne humaine. « Nous abandonnerons le principe de l'identité et de l'unité de caractère... Nous ne sommes pas nous-mêmes. La personnalité n'existe pas, affirme Ionesco dans « Victime du devoir ». De nombreux romanciers, afin de ne pas « tricher » s'attachent à décrire des faits (au moins on est sur un terrain plus solide) plutôt qu'à analyser des caractères.
Nathalie Sarraute nous dit: « Lorsqu'un romancier entend le mot psychologie, il devrait baisser les yeux et quitter la pièce ». Peut-être les « automates » de Hemingway (c'est ainsi que les critiques désignaient ses gangsters, ses boxeurs et ses bootleggers qui « n'avaient aucune vie intérieure » devraient-ils être comptés parmi les ancêtres des créatures sans visage de Samuel Beckett. La sécheresse de son langage, ses efforts pour atteindre le fond même de l'existence, pour tout rejeter hormis les sensations élémentaires tendent à indiquer que Hemingway avait pressenti de bonne heure, peut-être inconsciemment d'ailleurs, ce qu'on devait appeler par la suite la crise de l'humanisme.
L'uvre de Hemingway atteignit une maîtrise incontestée
Les controverses qui se poursuivent encore autour de son uvre témoignent qu'elle n'a rien perdu de sa vitalité et de son importance. A l'intérieur de ses étroites limites, elle a atteint une maîtrise incontestée.  Hemingway contribua remarquablement à renouveler la langue anglaise de notre temps et à étendre sa conquête à de nouveaux domaines. Il s'efforça de rétablir des rapports vivants entre les mots et les choses, entre le langage et la réalité. Il n'a cessé d'expérimenter le pouvoir de l'incantation verbale comme moyen d'exorciser les forces obscures et déréglées dont il sentait toujours l'étreinte se refermer sur lui. Toute sa carrière est un témoignage de la condition de l'homme d'aujourd'hui.  Désespérément conscient de sa solitude et de son impuissance dans un univers indifférent depuis longtemps privé de Dieu, Hemingway essaya de forger un code moral qui lui assurerait tout au moins « un endroit propre et bien éclairé », qui encouragerait l' individu à se comporter avec « grâce dans l'adversité », et l'aiderait à accepter l'horreur du néant avec stoïcisme et dignité.

<<<<<<<<<<<<<<<<<<>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

Ce sacré Hemingway             

Anthony Burgess

Même si l'auteur de le Soleil se lève aussi, de l'Adieu aux armes, Le vieil homme et la mer, des histoires de Nick Adams avait été un avorton asthmatique ou phtisique, vivant des fantasmes de l'homme fort à travers sa production littéraire, il resterait l'un des grands écrivains américains.
Mais il n'était pas un avorton. Un mètre quatre-vingts, le torse massif, il était bel homme, bouillonnant de vie, guerrier, chasseur, pêcheur, buveur. C'est la fusion de l'artiste sensible, original, et de l'homme d'action aux muscles robustes qui a fait d'Ernest Hemingway l'un des grands mythes internationaux du xxe siècle. Ce mythe intrigue et attire, par la présence, tant dans le personnage que dans son art, d'une attitude ambiguë envers la vie et la mort, d'un doute de soi qui paraît contredire les attitudes positives prises à la guerre et dans les safaris,- la présence d'une morbidité profonde dont les racines noueuses résistent à la bêche. Mais les deux principaux aspects du Hemingway homme public, du Herningway de l'anecdote, des réclames de bière, de la liste des best-sellers, des cours de seconde année sur le roman américain, représentent un mélange des gènes et de la nature des parents.  Inutile de remonter dans la généalogie de notre auteur jusqu'aux ports de débarquement de ses ancêtres sur le littoral atlantique d'Amérique du Nord. Des deux côtés, la famille est anglo-saxonne, modérément prospère, pratiquante, patriote, quelconque, mais digne. Ernest a pour père Clarence Edmonds Hemingway, dit Ed, praticien médical d'Oak Park (Illinois) qui a fait ses études à la faculté de médecine Oberlin et Rush, à Chicago; il est fils d'un ancien combattant de la guerre de Sécession qui a réussi dans l'immobilier. Ed Hemingway, barbe noire, large d'épaules, taille un mètre quatre-vingts, adore la chasse, la pêche, la taxidermie, aime à conserver les serpents dans l'alcool, et à faire la cuisine sur les feux de camp. Non seulement il lègue à Ernest un physique de forgeron, mais il lui donne une formation d'homme des bois. Ed Hemingway a d'abord une maisonnette, puis une ferme de seize hectares, dans les forêts du Michigan. Sept semaines seulement après sa naissance (21 juillet 1899), Ernest fait son premier voyage vers la brousse américaine. Voyage éprouvant : train d'Oak Park à Chicago, fiacre jusqu'au quai d'embarquement du lac Michigan, vapeur jusqu'à Harbor Springs, chemin de fer à voie étroite jusqu'à Petoskey, changement jusqu'au Bear Lake, barque à rames jusqu'à la maisonnette baptisée « Windemere » (hommage aux ancêtres de la mère d'Ernest; mais un « r » s'est perdu en route). Ce voyage, Ernest le refera souvent.
Ed Hemingway apprend à son fils à pêcher, à manier les outils et les armes, à faire cuire la venaison -ratons laveurs, écureuils, opossums, pigeons sauvages- et les poissons du lac. On ne doit pas tuer pour le plaisir de tuer - règle que Hemingway enfreindra à l'âge adulte. Ce que l'on tue, on doit le manger, dit le père. C'est ainsi que le jeune Ernest doit se casser les dents sur un porc-épic fétide et coriace qu'il a abattu sans nécessité. L'habitude de mentir, de romancer au sujet de ses prouesses en pleine nature, il la prend alors qu'il n'a pas tout à fait cinq ans. Il raconte à son grand-père Hall qu'il a arrêté tout seul un cheval emballé. Le vieil homme lui répond que, avec une imagination comme la sienne, il finira ou célèbre, ou en taule.  Ernest Hall dirige une affaire de coutellerie en gros à Chicago. Dévot, porté sur les prières en famille, c'est, comme le père de son gendre, un vétéran de la guerre de Sécession, une espèce de héros. Pourtant-et c'est là une manie qu'il ne transmettra pas à son petit-fils jamais il ne permet que l'on parle de guerre en sa présence. Le nom intermédiaire d'Ernest Hemingway-Miller-lui vient d'un grand-oncle, fabricant de bois de lit. Il y avait là tout un héritage de commerce métallurgique, de chasse et de piété chrétienne, mais peu de littérature.  Par contre, il a la musique, représentée par la mère. Grace Hall -qu'Ed Hemingway a connue alors qu'ils faisaient leurs études ensemble au Lycée d'Oak Park- est fort anglaise d'aspect: yeux bleus, formes amples, teint frais. Dans sa jeunesse, elle a vu plus grand que Oak Park : comme elle possédait une belle voix de contralto, sa mère et ses professeurs l'ont poussée à faire carrière dans le grand opéra. Mais la scarlatine lui a affaibli la vue, et, lors de ses débuts de cantatrice à Madison Square Gardens, à New York, les feux de la rampe la mettent à rude épreuve. Aussi revient-elle à Oak Park épouser le jeune Dr Hemingway. Elle devient professeur de musique dans North Oak Park Avenue, abandonnant la cuisine aux soins de son époux. En visite auprès d'un malade, Ed téléphone parfois chez lui pour dire à la bonne de retirer la tarte du four. Il est célèbre pour ses tartes.
Grace Hemingway sera toute sa vie encline à la piété sentimentale; comme il faut s'y attendre, elle ne s'intéressera jamais beaucoup aux uvres de son fils. A la naissance d'Ernest, elle écrit dans son journal: « Les rouges-gorges chantaient leurs plus doux chants pour accueillir le petit nouveau venu dans ce monde magnifique. » Après son baptême, on expose l'enfant « en offrande au Seigneur, pour qu'il reçoive son nom et compte désormais au nombre des petits agneaux de Dieu ». Cet agneau s'égarera en devenant bélier : on peut imaginer la carrière d'Ernest comme une réaction excessive à l'idée que sa mère se faisait d'un garçon. A neuf mois, elle l'habille de guinguan rose et le coiffe d'un chapeau à fleurs, tout comme sa sur Marcelline, de dix-huit mois son aînée. Plus tard, il traitera sa mère de vieille garce. Il se retournera aussi contre son père, mais seulement lorsque celui-ci, préfigurant son fils, se sera tué d'un coup de pistolet dans une crise de dépression.
Dur, mal embouché, bagarreur dès le départ, Ernest réclame à cor et à cris le punching-ball d'un frère cadet; mais il ne sera exaucé qu'à l'adolescence : Leicester Clarence Hemingway arrivera trop tard pour servir de faire-valoir ou de compagnon. Ernest grandit au milieu de quatre surs -Marcelline, Ursula, Madelaine et Carol, toutes grandes et belles filles- qui exerceront une influence notable sur son attitude à l'égard des femmes. Jusqu'à la fin, on remarquera que, dans la compagnie des femmes de sa propre génération, il adopte d'instinct le rôle blagueur, tyrannique, mais facile à décontenancer, du frère.  Même de la part de ses épouses (quatre aussi, les trois premières issues d'une mère commune, la ville de Saint Louis) il exigera des qualités de sur et de bonne copine. Il désirera, mais sans jamais l'obtenir, une fille, et la remplacera par de jolies jeunes femmes comme Ava Gardner et Ingrid Bergman (mais jamais par Marlène Dietrich: son attitude envers elle sera d'une intéressante complexité). Il les appellera « ma fille », et elles devront l'appeler « papa ». Pour tout le monde, il deviendra Papa Hemingway relativement tôt dans la vie. Assez fraternel et paternel, il ne sera jamais vraiment un fils.
Il ne partage pas l'intérêt de son père pour la science, et résiste en partie aux tentatives de sa mère pour faire de lui un musicien. Elle veut qu'il embrasse la carrière de violoncelliste; c'est ce qu'il fait dans l'orchestre de son lycée, où il obtient sa partie dans des musiques faciles d'opérettes et de comédies musicales. Il chante aussi dans la chorale de la Troisième Église congrégationaliste; mais, comme son père, il ne chantera jamais juste. Plus tard, il prétendra s'y connaître en musique, et discourra même (avec quelle compétence, l'histoire ne le dit pas) sur le contrepoint. A Paris, il scandalisera en déclarant de la musique de George Antheil qu'il préfère son Stravinski « nature », comme le whisky - jugement fort perspicace sur cet « enfant terrible de la musique », protégé d'Ezra Pound, aujourd'hui connu surtout pour ses banales partitions de films.
A La Havane, il confectionnera une chanson pour le groupe de chanteurs et de guitaristes de son bar favori, chanson qu'ils entonneront rituellement chaque fois qu'il pénétrera dans l'établissement. Ce qu'il a sans doute hérité de sa mère, c'est le sens du ton et du rythme qui fera de lui un styliste littéraire de premier ordre. Joyce avait lui aussi des antécédents musicaux. On ne peut pas plus lire Ulysse que l'Adieu aux armes sans y déceler un souci constant de la sonorité des mots, ainsi qu'un talent de structuration analogue à celui du compositeur de musique.  La mère d'Ernest s'y connaît aussi en peinture; dans sa maturité, elle deviendra un peintre de réputation locale. Le goût pictural du fils surpassera celui de la mère; il déclarera tenter de faire pour le roman ce que Cézanne avait fait pour ses toiles, mais la critique évoquera plutôt Goya devant certaines de ses plus sombres peintures verbales.  Les études d'Ernest au collège et au magnifique lycée municipal d' Oak Park et de River Forest ne se distinguent académiquement que par ses succès en anglais; à sa sortie, il ne manifestera aucun désir d'entrer à l'université. Il sera toujours très « anti-intellectuel ». Pour le magazine de l'école, il écrit des récits et des reportages qui, par le souci de décrire les actes physiques et d'éviter la verbosité romantique, annoncent les uvres de la maturité. Ses ambitions majeures sont d'ordre athlétique; pourtant, à son entrée au lycée, il a honte de sa faible taille et de son manque de muscles. Trop petit pour le rugby américain, il s'exerce au tir à la carabine, avec un score constant de 112 (sur 150) à vingt mètres de distance. Cela, en dépit d'une déficience de l'il gauche qu'il maudit comme venant de sa mère (plus tard, dans sa répugnance à concéder la moindre chose à celle-ci, il imputera ce défaut aux coups en vache de ses adversaires à la boxe).
A quinze ans, il se met à pousser comme un champignon, et ne tarde pas à rejoindre la taille et le poids de son père-ainsi que sa propension à se mettre en nage et à engraisser. Il devient célèbre pour la dimension et la maladresse de ses pieds, tant sur le terrain de sport que sur la piste de danse. S'il ne joue pas bien au rugby, il fait de la course, de la boxe, de la natation, et on le nomme capitaine de l'équipe de water-polo.  Naturellement, en outre, il écrit. Il a pour modèle Ring Lardner, détenteur d'une chronique très lue dans la Tribune de Chicago, et qui a mis au point un style faussement naïf qu'Ernest cherche à imiter. Lardner a plus de talent qu'il ne paraît au premier coup d'il; il témoigne d'une invention originale, bien que très américaine: drôle, subtile, capable de discrète émotion à l'occasion. Ernest, lui, n'est que facétieux; mais l'humour bouffon est, à l'époque, un genre apprécié dans la province américaine (le Babbitt de Sinclair Lewis en constitue sans doute la fine fleur). L'esprit, au sens français du terme, est un produit de l'intellect et l'intellect est suspect, étant européen, décadent et profane. Les fruits les plus atroces de l'humour bouffon, ce sont les sobriquets. Grand amateur de sobriquets, Hemingway surnomme son petit frère Leicester de Pester, d'après un personnage de bande dessinée; il aime à se faire appeler Porthos, Butch (le Boucher), la Vieille Brute, et surtout Hemingstein. Il y a là un léger relent d'antisémitisme: tous les noms juifs sont comiques. Il n'arrivera jamais à se débarrasser d'une tendance au sarcasme feutré à l'égard des juifs, pas plus que de son faible pour ce nom de Hemingstein au cours de la Seconde Guerre mondiale, en guise de variante, il se présentera aux Gl's comme « Ernie Hémorroïde ».  C'était alors le bon vieux temps exubérant dans le Middle West, avec steaks énormes, boissons gazeuses, claques dans le dos, chauvinisme et optimisme. La névrose américaine ne s'est pas encore déclarée, et ces bons petits États-Unis sont le plus beau putain de pays de ce putain de monde.  Le Oak Park de Hemingway est bien plus innocent que le Dublin de Joyce, et l'on n'imagine pas le jeune Hemingway bramant la nuit dans les rues en se consumant de désir pour une femme. Certes, il lui arrive de s'enflammer pour certaines filles; plus tard, il se vantera d'avoir eu toutes les femmes qu'il voulait; mais il saute aux yeux qu'il conserva son pucelage beaucoup plus longtemps que Joyce. La bigoterie de la ville maintient les enfants dans l'ignorance des choses de la vie. Même un professionnel de la médecine comme Ed Hemingway était prêt à affirmer que la masturbation conduit tout droit à la folie. Un dicton assurait que Oak Park marquait la fin des bistrots et le commencement des églises. Point de dames de petite vertu dans les parages, et les filles du lycée sont respectables. De toute façon, Ernest voue son corps à l'athlétisme au cours de l'année scolaire, et aux grands espaces du Michigan lors des vacances d'été. C'est la bonne vie saine et les grands coups de gueule; mais le temps vient inévitablement où le jeune Hemingway désire autre chose que l'appel des chipmunks et les contraintes du bonheur guindée de Oak Park.  En 1917, Kansas City une ville en plein développement dont le rude statut frontalier demeurait vivant dans les mémoires   -ville de crimes et de péchés, dont les magistrats eux-mêmes avaient une attitude cynique envers la loi.
Sa Douzième Rue fourmillait à tel point de prostituées qu'on la surnommait « Avenue Woodrow Wilson » (le père de la Société des Nations). Ernest ne pratique ni la bagarre, ni le déduit vénal; il se contente d'observer ce monde sans douceur. On lui donne quinze dollars par semaine, et un exemplaire du manuel du parfait rédacteur du Star, qui, de fait, lui apprend à écrire dans le style de Hemingway de l'âge mûr. Concision, alliance de la vigueur et de l'aisance, approche positive des choses (dites ce qui est là, plutôt que ce qui n'y est pas) tels sont les principes du Star. Hemingway les adaptera plus tard à la création littéraire.
Le reporter ne manquait pas de sujets à cueillir au passage et à engranger à la banque de la mémoire, pour être servis plus tard, avec les intérêts accumulés de l'intuition imaginative, sous forme de fiction signée Hemingway. Ainsi le remarquable récit intitulé God Rest You Merry, Gentlemen (Dieu vous donne le repos dans la joie, messieurs) s'inspirera-t-il d'un fait divers recueilli par Ernest au cours d'une de ses tournées régulières à l'hôpital municipal : l'étrange cas d'un adolescent qui, tel Origène, l'un des Pères de l'Église, s'était castré pour l'amour de Dieu. Toute atteinte, physique ou psychologique, à la sexualité fascinait évidemment Hemingway : il existait sans nul doute une part de lui-même qui refusait l'engagement sexuel. Mais de façon générale, il a découvert que la réalité dépasse toujours la fiction; la littérature n'est pas au premier chef invention: elle consiste à ordonnancer en modèles esthétiques les données d'une large expérience.  Si Kansas City révèle à Ernest la vie, il ne tarde pas à avoir soif d'une vie plus vaste: celle de l'Europe en guerre, qui comporte le risque et la mort. Ted Brumback, un de ses jeunes confrères a plus qu'un il faible : un il de verre; il n'en a pas moins passé quatre mois dans l'American Field Service, à conduire en France des ambulances. Enflammé par ce précédent, Ernest touche au Star sa dernière paie le dernier jour d'avril 1918; en mai, il se pavane à Broadway (Manhattan) en uniforme de sous-lieutenant (grade purement honorifique). Il est dans la Croix-Rouge; jamais, dans aucune guerre, il ne sera combattant officiel; et pourtant, le mythe de Hemingway le soldat ne tardera pas à se faire jour. A ses amis de Kansas City, il écrit des mensonges éhontés : il se vante d'avoir une liaison avec Mae Marsh, star de La Naissance d'une nation, et d'avoir englouti dans l'achat d'une bague de fiançailles 150 dollars, cadeau de son père le jour de son départ. Ce qui est vrai, c'est qu'il aperçoit le président Wilson, et même, en qualité de serre-file de sa section, défile en son honneur dans la Cinquième Avenue parmi 75 000 hommes. Son style épistolaire est d'une exubérance pénible: « Ha, Ha, Ha, Ha, Ha, Ha! C'est le plus grand des Hemingstein en chair et en os qui commet cette épître. » Bientôt, sur un bateau de la French Line, le Chicago, signe de bienvenue ou d'hommage qui ne lui sera pas insensible, le voilà en route pour la guerre et la perte de son innocence d'enfant du Middle West.  Par Bordeaux, Paris et le tunnel du Mont-Cenis, on l'emmène à Milan. Dès le tout premier jour, ses camarades ambulanciers et lui se trouvent précipités au beau milieu des horreurs de la guerre; dans cette ville même, une usine de munitions explose, et il faut ramasser des corps et des lambeaux de corps - en majeure partie féminins.  Choc profond pour le jeune innocent qui a massacré à gogo des petites bêtes sans défense, mais n'a jamais encore rencontré la mort humaine, à fortiori dans ces proportions et d'une aussi gratuite obscénité. Le troisième jour, on l'envoie, parmi un groupe de vingt-cinq hommes, à Schio, dans les Dolomites. La guerre se poursuit dans les montagnes, et il y a de nombreux blessés italiens à évacuer.  A Dolo, Hemingway rencontre John Dos Passos, autre citoyen de Chicago servant dans les ambulances, et destiné, si l'on en croit Jean-Paul Sartre, à devenir le plus grand romancier américain de toute cette génération-là. Lors de cette première rencontre qui sera suivie de tant d'autres, il semble qu'aucun des deux hommes n'ait bien saisi le nom de son interlocuteur. Les Autrichiens attaquent tout le long de la Piave, au nord de Venise; sur la rive gauche, les Italiens creusent des tranchées.  On demande des volontaires pour les cantines de la Croix-Rouge dans les bourgades situées derrière les lignes; aussi Ernest- qui, comme on dit à Kansas City, veut toujours se trouver au plus chaud de la mêlée -se fait-il envoyer à Fossalta, village fort éprouvé du bord du fleuve, pour y distribuer un peu de réconfort aux troupes.  Par une nuit chaude et sans lune, il gagne à bicyclette un poste de commandement avancé; casqué, rampant sous les feux croisés, il porte cigarettes et chocolat aux hommes des tranchées. Peu après minuit, les Autrichiens envoient un projectile de l'autre côté du fleuve -une boîte à mitraille de vingt litres bourrées de bouts de ferraille - qui blesse de nombreux Italiens. Ernest ramasse un homme qui pousse d'atroces cris de souffrance et, dans une voiture de pompier, essaie de l'emmener au poste de commandement. Au bout d'une cinquantaine de mètres, une mitrailleuse autrichienne lui crible la jambe gauche. Il tombe, se ressaisit, parcourt les cent derniers mètres avec son fardeau toujours en vie. Puis, il perd connaissance. Sa tunique est si trempée de sang -celui de l'homme qu'il a sauvé- que les brancardiers le croient d'abord blessé à la poitrine. On le dépose dans un abri où il y a tant de morts ou de mourants que, dira-t-il plus tard, il lui paraissait plus naturel de mourir que de continuer de vivre. Deux heures plus tard, on le conduit à un poste de secours de Fornaci, où on lui retire vingt-huit éclats sur les centaines de bouts de métal logés dans la jambe. Enfin, on le transfère à l'endroit d'où il est parti six semaines auparavant: l'Ospedale Croce Rossa Americana, Via Alessandro Manzoni à Milan. Pour quatre patients seulement, il y a là dix-huit infirmières. Pour Hemingway, la guerre est finie, bien qu'il exprime le vif désir d'y retourner dès que sa jambe sera guérie. C'est un héros. On l'a proposé pour la médaille italienne du courage.  Jeune et beau il respire la puissante séduction sexuelle du blessé de guerre. Il a dix-huit infirmières de qui s'éprendre. Il tombe éperdument amoureux de l'infirmière-major Agnès Hannah von Kurowsky, beauté brune de Washington.
Elle répond par une affection méfiante: âgée de près de trente ans, elle veut éviter des liens trop étroits avec un jeune homme qui n'a pas vingt ans. Nul doute qu'elle le trouve séduisant -et elle n'est pas la seule.  Outre sa beauté robuste il y a en lui une maturité, une espèce de vitalité autoritaire, nées du contact avec le danger. Il a subi avec succès l'épreuve du feu , il apprend l'amour; il se crée même une philosophie de la mort. Il médite beaucoup sur le soldat grisonnant de cinquante-cinq ans, rencontré au poste de secours et qui lorsqu'il lui a dit : « Tu es troppo vecchio pour faire la guerre, pépé », a répliqué : «  Je suis capable de mourir tout comme un autre. « 
L'expérience de la guerre en Italie, l'amour pour une infirmière de la Croix-Rouge, le « contre mauvaise fortune bon cur », le contact avec une foi plus ancienne que celle qu'il a connue avec la Troisième Église congrégationaliste de ses parents, dans l'Illinois, le vin et le sang, l'ancienneté de l'Europe-de telles découvertes seront lentes à donner l'Adieu aux armes; elles n'en font pas moins d'Ernest une espèce d'Européen. Jamais il n'écrira grand-chose sur l'Amérique où, selon lui, en réalité il ne se passe rien. Il n'est pas content de rentrer à Oak Park, bien qu'on l'accueille en héros. Il y traîne en capote militaire italienne, boit du vino, chante de vieilles chansons de la Piave, ne lève pas le petit doigt pour trouver du travail. Même sa façon de parler a changé. Il a pris à Dorman-Smith un genre de prononciation hachée qui va bien avec son lambdacisme chronique (incapacité de prononcer les consonnes latérales)
En 1925, Hemingway perce. Edmund Wilson a fait lire à Scott Fitzgerald, ancien de Princeton comme lui, les récits et les esquisses des deux volumes parisiens de Hemingway; Fitzgerald, très impressionné, a conseillé à Maxwell Perkins, des éditions Scribners à New York, d'écrire à Hemingway. Max Perkins est le directeur littéraire du grand éditeur. Il est incapable d'écrire lui-même un roman, mais capable d'aider les véritables romanciers à donner forme et poli à leur uvre et à la rendre digne de la publication. Son plus grand titre de gloire est ce qu'il a fait pour Thomas Wolfe, ce génial citoyen de la Caroline du Nord qui pouvait écrire en se jouant un million de mots porteurs d'ondes et de vie, mais quant à mettre de l'ordre. Aux États-Unis, Perkins a créé un précédent que l'Angleterre sera relativement lente à suivre - à savoir, que le devoir du romancier consiste à fournir à l'éditeur une masse de mots, puis à s'en remettre à la chirurgie plastique du directeur littéraire. Ce précédent est, à mon avis, néfaste, bien qu'on lui doive de nos jours des romans fort estimés comme Catch 22, de Joseph Heller, que le directeur littéraire Robert Gottlieb aida à marteler, à façonner, à réduire et à polir pour en faire le chef-d'uvre, ou presque, que l'on sait. Certains romanciers, dont je suis, continuent à résister aux invites à autoriser ce genre de remake de la part de l'éditeur. La sûreté du sens de la forme que possédait Hemingway, l'économie du style qu'il avait si chèrement acquise, ont rendu ce genre de chose impossible, en général, dans son cas.
Comme il arrive fréquemment, Hemingway a droit aux attentions de deux éditeurs à la fois, après une longue période où il n'a retenu l'attention d'aucun. Les éditeurs de Sherwood Anderson, Boni et Liveright, lui offrent une avance de deux cents dollars pour le recueil de récits qu'il vient de réunir sous le titre Notre temps.
D'autres romans célèbres suivirent, d'autres femmes aussi. Hemingway traversa pays, conflits et aventures. Il but au sens propre sa vie jusqu'à la lie.
Sa musique a apporté quelque chose de neuf et d'original à la littérature
mondiale. Elle chante à l'oreille de tous les jeunes qui se lancent dans
l'art d'écrire. Quand au code de courage selon Hemingway, comme au héros
selon Hemingway, qui tient stoïquement la tête à l'adversité, ils ont
exercé une influence qui dépasse la littérature. Même si les insuffisances
de l'homme ont fini par mutiler l'uvre, la force séminale de Hemingway au meilleur de lui-même est aussi considérable que celle de Joyce, de Faulkner ou de Scott Fitzegald. Et même à son pire, il est là pour rappeler que, avant de s'engager dans la littérature, il faut s'engager dans la vie.

dal 18 aprile 2002
<<< Vedi anche un bel saggio di Edmund Wilson
Esempio 1